Tu n’as rien vu à Fukushima, Daniel de Roulet

«Nous sommes pris à notre piège, nous avons collaboré à un système que nous savions porteur d’une mort atroce. »

Voilà qui nous indique un tant soit peu le sujet de ce livre concis, et néanmoins atomique, sans mauvais jeu de mots. Puisqu’il est signé de la main de Daniel de Roulet, ancien ingénieur dans une centrale nucléaire, nous sommes en droit de penser que l’homme connaît son sujet.
Tu n’as rien vu à Fukushima est un récit épistolaire à une seule voix, ou plus précisément une seule lettre, écrite le 18 mars 2011, soit une semaine tout juste après le début de la catastrophe qui a touché une grande partie du Japon. Un tremblement de terre gigantesque a provoqué un tsunami, provoquant lui-même un énorme incendie à la centrale nucléaire de Fukushima.
D’abord, on minimise « tout est sous contrôle ». Puis on évacue les lieux. Vu d’ici, tout se passe bien entendu très loin. Les japonais, qui se caractérisent par une retenue de toutes circonstances ne laissent rien passer : ni la peur, ni l’inquiétude, ni l’angoisse, ni même la tristesse. Leurs émotions ne passeront pas sur leur visage, qui reste de marbre, puisque c’est un vecteur vers l’interrogation de l’autre. Au fond, semblent-ils dire, cela ne vous regarde pas.

« Vous avez raison, je suis à des milliers de kilomètres de là, sur une terre qui ne tremble pas, loin de la mer et on me raconte que les journalistes français s’enfuient, que les spécialistes de la radioprotection envoyés par les gouvernements européens sont déplacés de plusieurs centaines de kilomètres, s’enfuient donc eux aussi » p. 9.

Désormais Fukushima est à ranger dans une catégorie d’endroits « connotés », aux côtés de Nagasaki, ou encore Hiroshima. Quelques mots clés viennent s’ajouter à ce nuage lexical : nucléaire, catastrophe, humanité… faute ?

« Fukushima signifie l’île du bonheur, les dieux ont dû se tromper. »

L’auteur va loin : il ressent, dit-il, face aux centrales nucléaires, « le même sentiment de démesure, de folie humaine que j’ai éprouvé à Sachenhausen, à Dachau, à Auschwitz ».
Le point commun de tout cela est en effet que tous ces systèmes ont été construits par l’homme, et qu’ils détruisent l’homme et la nature qui l’entoure. L’homme périt par sa propre main. Et si la construction nucléaire ne détruit pas l’homme, il faut en tout cas des décennies pour l’empêcher définitivement de contaminer l’environnement, et donc, beaucoup de moyens humains et financiers.

Tu n’as rien vu à Fukushima est un récit dense qui se lit très vite, comme une fulgurance au bout de laquelle on ne peut qu’accepter l’évidence de l’absurdité. Daniel de Roulet déroule avec une logique, une intelligence et une bienveillance bouleversantes des anecdotes et ressentis qui éclairent la catastrophe sous un tout autre angle : ni accusation, ni désolation, ni playdoyer, Tu n’as rien vu à Fukushima est un constat parfois amer et touchant, le témoignage d’un regard éclairé.

Tu n’as rien vu à Fukushima, Daniel de Roulet, Buchet Chastel, Avril 2011, 32 pages, 2 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.