Les quatre livres, Yan Lianke

La rentrée de septembre nous offrait cette année un nouvel ouvrage de Yan Lianke. Son livre commence comme une genèse. Cette genèse-là, n’est pas celle de Dieu, mais celle que Mao Zedong a souhaité pour le peuple chinois entre 1958 et 1960. Il s’agissait de mettre en commun travail et nourriture, de « novéduquer » les intellectuels, trop prompts à l’analyse et au développement d’idées contraires à celles du Gouvernement. Les suites de cet épisode de l’Histoire chinoise ont été désastreuses : environ 30 millions de personnes seraient mortes à cause de la famine.

«L’univers était clair. On avait dit «que la lumière soit», et la lumière avait été. Dieu (…) avait vu que l’homme se fatiguait facilement, Il avait fait le matin pour qu’il se mette au travail et la nuit pour qu’il se repose.» p. 150

Dans ce récit à quatre livres, ce sont quatre voix qui se succèdent : un narrateur omniscient, qui retrace l’histoire de ces intellectuels parqués dans des « Zones », ici la Zone 99, et soumis aux ordres de ce jeune enfant parachuté chef de Zone par un Gouvernement qu’il adule. L’enfant fait son travail comme on le lui demande : en échange de dénonciations, d’objets interdits, ou de fidélité, il distribue des fleurs rouges. Au total, il faudra 125 étoiles rouges pour conquérir la liberté, le retour au foyer, et le droit de ne plus faire partie des novéduqués. L’enfant a des rêves : celui de la reconnaissance du puissant, d’abord, de la gloire. Celui, aussi, de finir en martyr : il supplie sans cesse les intellectuels de le tuer s’ils ne veulent pas obéir à ses ordres. Ici, justement, l’ordre est inversé : c’est celui qui n’obéit pas qui est censé mourir, pas celui à qui l’on désobéit. C’est le récit de «L’enfant du ciel».

Il y a le récit de l’écrivain «Le Vieux Lit», qui raconte du point de vue de l’intellectuel l’absurdité du sort réservé aux siens, mais aussi son attitude parmi les autres. En réalité, deux récits lui appartiennent : celui que les autorités lui demandent de fournir en échange de fleurs rouges, comme gage de sa volonté de dénonciation, et l’autre, qui montre la perversité du système tout autant que la fourberie du lâche.

En dernier lieu, il y a le «Nouveau mythe de Sisyphe», dont le calvaire, un éternel recommencement de douleurs et de peines brisant sa force vient justement achever l’ouvrage.

Les quatre livres c’est d’abord l’histoire d’une utopie fondée sur des contradictions, et sur le bannissement de l’humain, plus encore, celui de ses idées – puisque l’un n’est plus rien sans les autres. Il peut se lire comme un roman, comme un conte, comme un mythe, où les gens s’enveniment et se cannibalisent les uns les autres, où plus rien n’a d’importance que la survie par et pour un système qui pourrit tout, et qui compte plus que tout sur le sang de son peuple pour faire pousser les fruits de la mort. Chaque personnage perdu vous restera en mémoire comme une vieille connaissance gâchée, prise en pitié.
«Quoi qu’il en soit, j’ai le droit d’écrire» p. 37
Yan Lianke signe pourtant ici une satire remarquable d’un régime totalitaire bien réel, et qui menace encore de revenir, tel un rocher, au pied de la montagne.
Les quatre livres, Yan Lianke, Editions Philippe Picquier, Traduction Sylvie Gentil, Août 2012, 20,80 €

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.