Absence, de Artur Ribeiro et André Curti (Compagnie Dos à deux)

4 avril 2036 . Ville de New York .
«Plongé dans une ambiance de « fin du monde », un homme vit seul, enfermé dans une pièce au dernier étage d’une tour de New York. Au travers de sa fenêtre, se dessine une ville au bord du gouffre et dont les habitants ne sortent qu’en cas d’urgence, harnachés de masques à oxygène. Les rats envahissent les rues et les immeubles. L’énergie s’est raréfiée, mais le plus cruel est le manque d’eau. Tout se transforme en chaos et folie. Ce jour du 4 avril 2036 est peut être l’apocalypse d’un monde… Le contact avec l’extérieur est devenu impossible et la seule compagnie de cet homme est un poisson rouge. Il devient peu à peu prisonnier de son imaginaire. Submergé par cette solitude immense, il tente d’inventer un Autre et fait naître de ce territoire de vie un univers surréaliste et nostalgique. Il nous ouvre son âme et nous conduit vers une poésie métaphysique. Absence est un conte et une parabole sur le manque et la solitude. »

D’abord, il y a cet homme de dos, se mouvant comme s’il nous faisait face, arnaché d’un masque à oxygène troublant : l’ensemble du personnage ressemble pour l’instant davantage à un fou au corps inversé, nous observant à travers un masque à gaz. C’est d’abord cette performance kafkaïenne, cafardesque, qui vient nous chercher dans une salle absolument obscure, pour nous tirer vers quelque chose d’à la fois répugnant et fascinant.

Luis Melo, accompagné par une musique plutôt suggestive, agrippe d’emblée notre attention. Après cette introduction très étrange, il semble que le personnage se tourne vers la sortie opposée à la salle, fabriquée dans le décor hallucinant : un enchevêtrement de tuyaux teintés de cuivre qui transpire l’absence désespérée d’eau. Cet étrange spécimen de genre humain (?) n’a qu’un poisson rouge pour compagnon. Sans cesse il doit se détourner pourtant de sa vue (et donc d’un certain réconfort) car la bête nage dans ce qu’il y a de plus rare, ce que l’homme convoite plus que tout à corps et à gorge. Mais boire l’eau du bocal serait boire la vie, et croquer dans la solitude absolue.

L’acteur, brésilien, est un phénomène ingénieux, charismatique, une métaphore tragique du dilemme éternel de l’homme, en quelque sorte : boire et se condamner à la solitude, ou être condamné à la soif. Ici, aucune rédemption possible. La vie est un purgatoire infaillible qui pousse le dernier survivant dans ses plus lointains retranchements. Les accessoires, le décor, sont eux aussi représentants de cette dualité du plein et du vide : le décor devient objet, et l’objet devient présence.

Il y a aussi ce paradoxe : les seuls êtres capables de se contenter d’un rien pour vivre sont les rats et les souris qui envahissent les lieux. Pourtant, inlassablement l’homme les chasse. Il en a fait ses ennemis, ses proies, et c’est dans une sorte de balais chorégraphié que l’homme part à la « pêche » aux rongeurs, pour ensuite les donner en pâture à son poisson rouge, ou, au choix, en faire ses souffre-douleur. Sa raison de vivre devient alors un opéra en souris mineur, orchestré à coups d’électrochocs et de guilis.

Absence, c’est un moment unique. Une pièce franco-brésilienne qui a fait un long chemin pour pouvoir être offerte au public parisien. C’est un moment d’intense émotion où se mêlent avec divinité la répulsion et l’attachement. Ceci est probablement dû au fait que le personnage incarné par Luis Melo est à la fois terrifiant, tel un savant fou burtonien, et attendrissant… à cause de toute cette solitude qu’il incarne, et que nous portons en chacun de nous.

A ne pas manquer, au théâtre IVT : et je vous conseille de vous dépêcher parce que la pièce part vers d’autres horizons après le 3 février !

Voici les horaires :

du 16 janvier au 3 février 2013
mercredis, vendredis et samedis – 20h l jeudis – 19h + rencontre avec l’équipe artistique l dimanches – 16h

Réservations et informations sur le site d’IVT.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.