L’apiculture selon Samuel Beckett, Martin Page

Beckett est probablement l’un des auteurs les plus analysés dans le monde universitaire. On ne compte plus les mémoires, les thèses, les études qui lui sont consacrées. Alain Badiou lui avait consacré un tendre essai, « Beckett, l’increvable désir ». Nathalie Léger avait écrit un petit hommage à l’autre visage de l’auteur, celui de l’ombre. Charles Juliet a évoqué ses rencontres avec l’auteur. Tout ceci, finalement, tendait
à éclairer l’auteur lui-même, l’écrivain, et non son oeuvre. Les universitaires eux-mêmes finissent, tôt ou tard, par chercher l’auteur derrière son oeuvre, confondant l’analyse littéraire avec l’analyse tout court.
Que Beckett soit un monument, c’est incontestable. Qu’a bien pu penser cet homme de tout ce remue ménage autour de sa personne et de ses livres ? On sait en tout cas qu’il n’alla jamais chercher son Prix Nobel, puisque qu’il considérait cela comme une « catastrophe ». Beckett devenant plus encore le fantasme des lettreux, le passage incontournable, et, peut-être aussi, cet absurde qui est en vogue, et qu’il convient d’apprécier si l’on veut être « à la mode ».

Et si l’on allait jusqu’au bout du fantasme ? Si l’on allait jusqu’au bout de la fiction, pour faire renaître un Beckett totalement improbable ? Et si un auteur d’aujourd’hui poussait le vice jusqu’à réinventer cet écrivain d’hier ? Vous en rêviez, Martin Page l’a osé. Par une ingénieuse mise en abîme qui a tout des plus belles supercheries de ce monde, l’ouvrage nous invite à parcourir les quelques pages du journal d’un supposé assistant qu’aurait eu Beckett l’année de ses 79 ans. Ledit assistant, arrivé là un peu par hasard, mais néanmoins content de ce chanceux destin, était semble-t-il censé aider le maître à falsifier ses archives à destination des universitaires en mal de reliques littéraires.

Nous voici embarqués derrière un Samuel étiquetant les boîtes de conserves d’un supermarché avec les noms de morts célèbres et chéris, préparant des sandwichs à l’avocat, ou faisant emplettes de poppers et autres babioles érotico-littéraires. Diantre ! Et si Beckett se baladait chez lui en kimono, les cheveux longs et une barbe de père noël au menton ? Et si finalement, il ne s’autorisait pas de déclamer qu’il aurait pu être apiculteur, fin cuisinier ? Ce Beckett-là, réinventé plutôt que fantasmé, est belle et bien, foi d’admiratrice, d’une gigantesque saveur !

Peu importe que tout soit vrai, que tout soit faux, qu’il y ait des deux. Il s’agit en tout cas de fiction, et d’une fiction durant laquelle on se plaît divinement à voir revivre joyeusement un homme que tout le monde se plaît à peindre dépressif et furonculeux. Si ce livre est un mensonge, c’est pour mieux raconter encore la vérité de la fiction : « J’ai alors compris que l’art est lui aussi un crime, mais un crime contre la réalité. »
Qu’il est doux de voir qu’aujourd’hui encore on trouve des auteurs tels que Martin Page, capables de s’approprier des monuments, de les refaçonner joliment, d’en tirer des improbabilités qu’il nous plaît d’imaginer vraies.

Que ce livre aurait plu à Beckett, qu’il s’en serait amusé ! Et l’idée même de Beckett découvrant l’un auteur d’aujourd’hui falsifiant son image et ses pensées est hautement savoureuse : on s’empêche de courir vérifier si quelque bruit n’émane pas de sous la pierre tombale du cimetière Montparnasse : un frottement, un retournement, ou un rire. Voici une bien joyeuse contrefaçon pour commencer l’année 2013. Merveille !

L’Apiculture selon Samuel Beckett, Martin Page, Editions de l’Olivier, 10 janvier 2013, 96 pages, 12 euros.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.