L’insatiable homme-araignée, Pedro Juan Gutiérrez

Chroniques sales de La Havane

Cuba, la moiteur des rues, les corps mouvants des mulâtresses élancées ou charnues, la fumée amère des cigares, les paroles crues jetées sans retenue, le désespoir noir et touchant des hommes, des femmes et du narrateur, tout cela bien sûr sans cesse arrosé de ce mauvais rhum omniprésent. L’Insatiable Homme-Araignée débute par le récit d’une femme qui se fait durement molester par un inconnu. Une entrée en matière percutante, qui annonce clairement que l’auteur est Pedro Juan Gutiérrez, celui qui a écrit l’inoubliable Trilogie Sale de la Havane. Ici aussi, il nous en met plein la vue et les sens. Il évoque la misère humaine, il raconte la nature de l’homme dans ce qu’elle a de plus cru, de plus animal, et n’omet pas de mentionner clairement qu’une part de cette misère est liée à la situation que vivent les Cubains, cette vie quotidienne qui englue et vous colle au bitume. Chez Gutiérrez, c’est les filles, toutes ou presque, qui font oublier un instant cette pesanteur du quotidien comme de l’âme, qu’elles soient régulières, occasionnelles ou exceptionnelles, qu’elles se fassent payer ou non. Le sexe salvateur d’un instant, oui, mais il y a l’écriture aussi.

« J’aimais attraper les lecteurs par le colback et les obliger à aller jusqu’au bout » dit le narrateur. Mais c’est quand il déclare « Mes livres sont mes livres, et moi c’est moi » qu’on s’interroge. Effectivement, on a plutôt l’impression qu’au lieu de choper direct son lecteur, Gutierrez commence par dégoûter comme pour le tester. Et si celui-ci s’accroche et veut voir plus loin que le bout de son nez, eh bien ce n’est effectivement qu’au bout d’un certain nombre d’histoires et de pages que l’auteur commence à élargir un peu son propos et à partager plus en profondeur sa vision de l’écriture, ses réflexions personnelles.

L’écriture est échappatoire, une autre manière de survivre, tout comme la culture au sens large. La musique tient une place importante dans le roman et pas seulement ces boléros typiques et pleurants mais aussi Haendle, Malher ou Sibelius. Et alors que les gens qu’il croise ne connaissent ni Ali Baba ni Alien, pensent que Jésus Christ s’est pendu et appellent leur fils Ionismi car c’est comme ça qu’ils entendent Johnny Smith, le narrateur, lui, nous dit qu’au cinéma La Rampa, ils repassent Tout sur ma mère, et que cela lui fera peut-être oublier tout sur sa vie…

« On aime tous vivre comme dans un roman. Nous, les Cubains on est romanesques de naissance. » Pedro Juan Gutiérrez s’inspire des histoires des gens, des anecdotes folles ou étranges, de la rue la plus sordide, de conversations volées : tout et tous sont prétexte à raconter et à écrire dans un style direct et cru. Car finalement, c’est l’écriture qui permet d’essayer de mettre du sens sur ce qui, a priori, n’en a pas. « J’ai passé presque toute ma vie à apprendre à voir quelques éléments cohérents au milieu du chaos. »

L’insatiable Homme-Araignée est une quête effrénée et inassouvie de « quelque chose » au milieu des remous nauséeux et du non-sens, une embardée qui nous emporte et qu’on suit, le cerveau en éveil et les yeux tout écarquillés !

L’insatiable homme-araignée, Pedro Juan Gutiérrez, 13è Note Editions, 217 pages, 20 €

 

Un article signé Lamalie.

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