Melania Avanzato, photographe

Copyright : Melania Avanzato

Lorsque j’ai vu pour la première fois les portraits de Melania Avanzato, à l’époque, des portraits d’écrivains, j’ai tout de suite été séduite par son style.  Elle photographie plus souvent en N&B, et élabore parfois des compositions très personnelles. Mais toujours, ce qui ressort de ses photos et qui est la chose essentielle, c’est la lumière. Rencontre.

La photographie et vous, ça dure depuis combien de temps ?

Plus de 15 ans maintenant, j’ai commencé par étudier le cinéma, et pensais explorer l’image fixe, dans un premier temps… et je suis tombée amoureuse de la capture de l’instant, des possibilités infinies qu’offre cet alignement fragile du monde, de l’appareil, de l’œil et du cœur.

Votre univers est très varié : portraits, montages sombres, presque gothiques, paysages… Quel est votre préférence ?

En vérité je pense que je ne fais que du portrait. interpréter un paysage tient de l’autoportrait,  c’est se servir d’un support réel pour montrer son monde intérieur.
C’est sans doute dans le portrait que je suis le plus à l’aise, il me semble incontournable dans ma vie, je n’imagine pas vivre sans photographier les gens qui m’entourent. La rencontre, même très rapide, est un instant précieux, le portrait est un échange incroyablement intense, c’est un instant qui ne laisse pas de place à la superficialité. Une image juste, authentique, demande de l’honnêteté, c’est ce moment que j’adore, ne plus seulement voir mais regarder réellement quelqu’un, c’est passionnant.
Les montages d’images sont des cadavres exquis : ils donnent une autre dimension aux photographies, c’est un système narratif, chaque image est un mot, les associations construisent des phrases, le frottement des sens crée une nouvelle matière. En général, ils s’imposent d’eux-même.

Avec quel matériel avez-vous commencé ? Qu’en est-il aujourd’hui ?

J’ai commencé avec un appareil argentique, très bas de gamme, entièrement manuel et c’était merveilleux de découvertes, de hasards, d’échecs, de surprises… avant d’apprendre à le maitriser. Ca m’a permis de trouver très vite ma voie, mon type d’image : être obligée de penser son image avant, la mûrir en fantasme, et enfin la retrouver au développement, l’interpréter, et grâce au tirage tenter de s’approcher au plus près de cette photographie qui a grandi dans la chambre noire de notre esprit, c’est une aventure incroyable ! Ensuite pour des questions pratiques je suis passée au numérique et je travaille exactement de la même façon, quand je pars longtemps, je ne regarde jamais mes images, j’attends toujours la fin de l’histoire, et c’est ensuite que je découvre l’ensemble, comme le storyboard d’un road-movie.

Copyright : Melania Avanzato

Quelle est votre motivation ?

Etre photographe c’est un mode de vie (et je m’acharne à être libre, tant que possible, malgré l’espace immense d’incertitudes que ça ouvre devant nous), en fait quand j’y pense, ça tient plus de la pathologie, je ne peux pas m’en passer, mais si je devais résumer, ce qui me motive à faire des images c’est le besoin de garder un maximum de choses de ce monde dans lequel notre temps est compté, il y a tant à voir et à partager, tout ce que je vois me remplit et me libère, c’est compliqué de l’expliquer, prendre des photos, c’est comme faire passer l’extérieur à l’intérieur, c’est une façon d’absorber et de sentir le temps, je filtre, et j’arrive ainsi à me sentir réelle, à l’endroit où je me trouve, faisant part de quelque chose, c’est comme ça que je trouve ma place.

Travaillez-vous également d’après commande ?

Absolument, et je les appréhende de la même façon que mes projets personnels (les contraintes en plus) quoi que je fasse, j’essaie toujours d’être juste, et j’ai toujours le même enthousiasme à rencontrer de nouvelles personnes, de nouveaux lieux, de nouvelles situations…

Pourquoi ne pas vous être tournée vers le photojournalisme ?

Je fais partie d’un collectif lyonnais Eclectik avec lequel nous partons régulièrement faire du ‘reportage d’impressions’, dans des pays ayant gardé les stigmates de guerres passées, ça n’est pas du reportage stricto sensu, mais c’est ce qui nous intéresse le plus, traduire ce flottement étrange dans l’air, prendre la distance à l’histoire, ne pas être dans l’action mais dans une sorte d’archéologie de l’esprit, nous confronter à ces souvenirs, constructions manipulées par les médias, et faire face à une réalité apaisée, pour mieux comprendre le passé;
Cela dit, je n’abandonne pas l’idée de faire du reportage plus classique un jour !

Copyright : Melania Avanzato

A quoi pensez-vous pendant le déclenchement ?

Face à un paysage, dans une ville, je laisse l’environnement m’envahir, le déclanchement est plus instinctif, face à un visage c’est le lien que je cherche, le lien, l’humanité et la beauté, ne penser qu’à l’être et au regard, et ne surtout pas le trahir. La photographie est un langage, or quand on parle dans une autre langue, on pense un peu différemment ; un portrait est un hommage, il faut savoir le prendre avec délicatesse et rendre le meilleur avec justesse, c’est un échange privilégié sur le terrain du sensible.

A part pour les montages, retouchez-vous vos photos ?

J’ai mon réglage personnel pour le noir et blanc, mais il m’arrive de prendre mes images en couleur et d’ensuite les passer en noir en blanc,  j’interviens alors exactement comme en labo, sur les niveaux, les contrastes… encore une fois, comme en argentique, le tirage fait partie de l’interprétation de l’image, ça fait partie du processus presque autant que la prise de vue, tous les outils à disposition peuvent être utilisés sans complexe à mon avis. Moi je préfère intervenir le minimum, mais dans ce que j’aime en photographie, je ne m’attarde jamais sur la technique, plutôt sur l’impression que me laisse une image.

Quels sont vos mentors ?

Le premier de tous est Bernard Plossu, qui en plus d’être un photographe extraordinaire est un être humain exceptionnel. Il m’a toujours soutenue personnellement et artistiquement, c’est un ami précieux et un exemple pour moi : être totalement dans la vie et être dans ses images, entièrement, sans faux semblants.
C’est une question difficile, on a envie de parler de tout ce qui nous nourrit ; voir de belles choses me fait du bien et je suis très reconnaissante aux artistes qui me touchent… J’aime beaucoup trop de photographes pour tous les citer ici : j’ai été très marquée par les portraits d’August Sander, puis de Diane Arbus, la puissance des images de Paolo Pellegrin, la poésie des noir et blanc de Sluban Klavdij, le monde personnel de Oan Kim, le désespoir retenu d’Antoine d’Agata, la nostalgie de Sarah Moon, la pertinence sombre de Jan Grarup…
Mais ce qui m’inspire réellement dans ce que je fais, c’est le cinéma et la littérature.

Copyright : Melania Avanzato

Parlez-nous de vos plus belles expériences photo…

Elles sont évidemment liées à des expériences de vie, des voyages et de belles rencontres, souvent en lien direct avec un contexte, une façon d’être au monde et de se sentir. Ma toute dernière belle expérience est celle d’une résidence en Espagne cet été : j’étais invitée par la commissaire d’exposition Delia Maza, avec 4 autres photographes pour produire un travail sur une petite ville en Aragon et ma vie personnelle était alors un véritable désastre, j’étais persuadée de ne pouvoir rien produire de bon tant j’étais loin de moi-même… et c’est la photographie qui m’a ‘réalignée’, qui m’a obligée à rentrer en moi, à être présente, réelle, regarder et s’ ancrer, solide, à l’instant.
je peux dire que ça m’a sauvée

Quelles sont les conditions idéales pour faire une photo ?

Techniquement il n’y en a pas, n’importe quelle lumière, n’importe quel lieu, il faut juste avoir l’envie (d’autant qu’une photo « ratée » peut donner une très belle image)
Je fais des rêves récurrents: je suis dans des lieux extraordinaires, dans une lumière surréaliste, une scène splendide s’offre à moi, d’une impitoyable beauté, des choses qu’on ne verra jamais de l’autre côté de nos yeux, je sors alors mon appareil… et il ne fonctionne pas ! C’est affreusement frustrant, mais ce qui impressionne l’image, c’est seulement la lumière de la réalité, quelle qu’elle soit.

Copyright : Melania Avanzato

Quelle est, selon vous, la photo du XXème siècle ?

Impossible à dire, il y a dans l’histoire de la photographie énormément d’images, qui s’inspirent d’une longue tradition iconographique, collent à l’actualité et prennent une valeur universelle ; mais la première image qui me vient à l’esprit est celle du Cheval de Santu Mofokeng, parce que dans sa pureté, dans son mystère, son abstraction et la solitude lumineuse de cet animal, représente toute la détresse de l’humanité.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.