Zero Dark Thirty, de Kathryn Bigelow

Iron Woman

Le long récit de la traque de Ben Laden après les attentats du 11 septembre à travers le travail de Maya, agent de la CIA, propulsée sur le terrain des opérations.

Women Story

Avec Zero Dark Thirty, Kathryn Bigelow jette de nouveau un regard attentif sur un conflit qui dure depuis plus de dix ans. Après la consécration pour son pseudo documentaire Démineurs, elle s’intéresse cette fois au sujet au combien encore brûlant de la traque et capture d’Oussama Ben Laden. Première femme lauréate de l’oscar de meilleur réalisateur, elle s’adonne ici à un périlleux exercice d’équilibriste, perché sur le fil des a priori politiques.

Pourtant, elle va progressivement affirmer son talent, en premier lieu par le choix de son personnage principal, magistralement interprété par Jessica Chastain. En utilisant une femme comme chantre de son long métrage, elle renvoie un symbole fort dans un milieu hostile plus que jamais dominé par l’image masculine. Ainsi, le parallèle avec sa propre carrière transparaît petit à petit. Cinéaste remarquée pour un film de genre,  le film de vampires Aux frontières de l’aube, elle va entrer de plein pied dans un milieu cinématographique spécifique (films d’action, polars et autres films fantastiques) typiquement masculin. Intronisée par la suite par son mentor et mari, un certain… James Cameron. Sa carrière vacille après un Strange Days ambitieux mais affichant vite ses limites. Pourtant, à l’instar de son héroïne, elle ne se décourage pas, renaissant avec K19 et connaît une consécration ô combien méritée avec Démineurs. En attendant une nouvelle transformation peut être avec Zero dark Thirty.

Un certain regard

Même s’il se base sur un sujet tant racoleur que délicat, Zero Dark Thirty confirme le talent indéniable d’un auteur arrivé à maturité. Si beaucoup pouvaient douter des partis-pris idéologiques de tous bords, Bigelow répond par une ouverture oscillant entre situations chocs et finesse du contraste. Après un rappel des attentats du 11 septembre par le biais des dernières conversations téléphoniques des victimes, le film se poursuit par l’interrogatoire d’un membre d’Al Qaida ; Bigelow sans tomber dans le voyeurisme n’écarte pas les dérives américaines et l’utilisation de la torture. Démonstration maligne que la cruauté appelle la cruauté. Cepedant, Bigelow ne juge pas, fait preuve d’un apolitisme constant, et livre peu à peu un docu-fiction passionnant ; relevant à la fois du film d’espionnage, du film de guerre, et de l’étude de caractère, ici celui de Jessica Chastain. Cette dernière fait preuve d’une interprétation aussi fine que la caméra qui la dirige, refusant constamment les compromis faciles et les envolées lacrymales. L’émotion naît ici des silences, des non dits comme à l’annonce de l’attentat fauchant ses collègues.

Cette maîtrise émotionnelle est d’ailleurs la clé du film. Bigelow la manie ici parfaitement, tout comme le jeu de son héroïne, par un minimalisme salvateur. En point d’orgue les différentes scènes d’attente, souvent si mal dirigées et ici parfaitement élaborées. Attente de la taupe dans le désert, attente lors de la traque du messager, puis attente de l’approbation pour l’assaut final. Les protagonistes doivent faire preuve de la même patience que l’auteur pour parvenir à leurs fins. En préparant un gâteau, en scrutant la circulation, ou en écrivant le nombre de jours d’inaction sur la porte d’un supérieur. Une approche en tout cas bien éloignée des standards en vigueur. Refusant le spectaculaire, Bigelow apporte un souffle éminemment plus épique que les fusillades hollywoodiennes et ce jusqu’au climat final. Et lorsque Maya referme le sac mortuaire, elle referme par là même les plaies d’une partie de l’Histoire, sans un mot, le regard hagard, épuisée comme l’Amérique par cette quête de longue haleine.

Pièce désenchantée représentée sur l’estrade du théâtre de l’Histoire, « Zero Dark Thirty » interpelle autant par la détermination sans faille de son héroïne que par celle de sa réalisatrice. Refusant la morale ou le pathos, elle accouche ici d’un objet furieusement évocateur doté d’une indéniable puissance narrative . On ne peut donc rester indifférent face à ce regard hors norme.

 Zero Dark Thirty, Film américain de Kathryn Bigelow avec Jessica Chastain, Jason Clarke, Joel Edgerton. Durée 2h29. Sortie le 23 janvier 2013

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre