Entretien avec Mamadou Mahmoud N’Dongo pour Remington

Nous avons découvert Mamadou Mahmoud N’Dongo avec La géométrie des variables, un roman sur la transmission du savoir, les rouages de la politique, une histoire d’amour, aussi. Il a accepté de répondre à nos questions concernant son dernier ouvrage, Remington. Son «Roman américain» dit-il. Rencontre.

Qu’est-ce qui vous a inspiré Remington ?

Comme le narrateur j’arrivais au mitan de ma vie, et il était capital que je me retourne sur mon parcours sur mes choix, mes manquements, mon itinéraire, ce n’est pas tant de parler de moi qui était important mais de mes contemporains, je voulais faire un bilan, cela faisait plusieurs années que je repoussais le moment de me poser, et de voir ce que j’étais devenu. Qu’était devenue cette génération née après les révolutions, qui n’avait pas pour ambition de changer la société mais pour autant est-ce que la société nous avait changés ?

… Vous savez ce genre de roman, le roman générationnel, c’est le roman qu’on écrit en premier, comme me l’a fait remarquer une amie… mais je ne pouvais pas l’écrire à 20, ni à 30 ans il me manquait l’expérience de ce qui constitue un romancier.

Une anecdote lors de mes études de lettres ; je lisais Bernanos qui disait qu’on ne pouvait écrire un roman que passé 30 ans, selon lui, il fallait avoir vécu, et je lui suis gré de me l’avoir enseigné. Cela me rappelle la lecture que j’ai eue d’Aldophe de Benjamin Constant à la différence de beaucoup de mes amis qui l’avait étudié au lycée et qui trouvaient le personnage falot, médiocre ils n’avaient rien compris de la complexité de ses choix, tandis que pour ma part je l’ai lu en ayant le double de leur âge ! Et c’est un exemple parmi beaucoup, on fait lire des romans des nouvelles, des pièces de théâtre voir des films à des personnes qui ne peuvent pas comprendre, car que sait-on de l’engagement amoureux quand on a 16 ans ? On est dans la sentimentalité pas dans les sentiments, la différence entre la connaissance et le savoir !  La notion du temps est primordiale dans la construction d’une identité c’est ainsi que j’ai articulé la trame dans une perspective qui pouvait me permettre de parler, non pas seulement des 20 dernières années, mais de ce qui nous a construits, de ce qui nous a été légué ; il fallait remonter à nos pères et plus loin encore à la mémoire de nos pères, c’est à dire nos grands-parents.

Pour qu’un roman soit générationnel il doit être trans-générationnel.

C’est également ce que vous aimez lire dans les romans de vos contemporains ?

Ce que j’aime chez mes contemporains c’est la chance qui m’est faite de fréquenter un univers qui s’élabore, d’une œuvre originale qui se construit.

Comment vous êtes-vous glissé dans la peau du personnage ?
Beaucoup de concerts, pas mal de conversations, de la documentation sur l’histoire de l’Espagne et des mouvements des droits des homosexuels, j’ai aussi beaucoup sollicité mes copains en analyse, et certains pour que je leur foute la paix m’ont même présenté à leurs psychanalystes !

La deuxième étape après la documentation, c’est quand j’ai défini que le personnage serait journaliste Rock, et cela a été un élément important pour situer le personnage. Pour « me glisser dans sa peau » j’ai fréquenté plus assidument ce milieu que je connaissais j’ai des amis musiciens, producteurs, tourneurs… et, j’ai aussi fréquenté de manière plus assidue les ateliers que m’ouvraient mes amis peintres, j’avais mes trois grands axes : le grand père peintre, le père psychanalyste, et mon narrateur journaliste Rock et enfin les voyages à Barcelone, à Madrid que je ne connaissais pas, et à Seattle, où j’ai passé plusieurs semaines pour m’imprégner au propre comme au figuré de la ville qui a vu naître le Grunge !

N’était-ce pas un peu difficile d’abandonner les personnages de votre précédent roman, La Géométrie des variables ?

La transition se fait progressivement. Quand j’écris un livre je pense au suivant et au moment où l’un se termine l’autre commence déjà a s’écrire… donc il m’est facile de quitter un univers pour un autre puisque les deux s’imbriquent.

La Géométrie des variables c’est l’Histoire, et Remington c’est une histoire.

Remington a pour schème la filiation, tout en étant aussi un roman sociologique il est question d’une génération « marketée » par la société de consommation à l’exemple de la marque Apple qui est bien plus qu’une marque c’est un mode de vie.

Sous des dehors de Dandy Miguel fait un constat sur une société qui est dans la norme et la norme pour Miguel est une régression ! Miguel Juan Manuel est un ennemi du politiquement correct. Il est anarchiste, nihiliste, il ne croit en rien, excepté à la beauté des femmes !

En tant que critique musical il écoute son époque, et il entend aussi ses maux avec ses mots. Les mots ont une importance pour lui vu que c’est son outil, il réfléchit pareillement sur son métier : qu’est-ce qu’un critique ?

Que pensez-vous de la critique, justement, aujourd’hui ?

Elle est meilleure aujourd’hui qu’hier grâce à la multiplicité des moyens de communication ; presses, radios, chaînes du câbles et surtout internet ont rendu accessible l’analyse, la critique, et aussi permis des vocations de passeurs, d’éclore des désirs des envies, de faire partages des réflexions par le biais des forums ou des blogs !

Que pensez-vous des blogs et critiques littéraires amateurs, au regard de la critique littéraire professionnelle ?

La différence s’estompe puisque tout critique littéraire papier a aujourd’hui son blog, mais tout de même ce qui les différencie c’est ce que je disais au début. Pourquoi est-ce que je n’ai pas écrit un roman générationnel à 20 ans sur les gens de 20ans et que j’ai préféré parler à la fois de la génération X & Y : c’est le temps !

La perspective historique, et certains blogs sont d’une belle facture, nonobstant le fait que vous n’écrirez pas le même papier si vous venez de créer votre blog ou si vous devez écrire une critique pour Les Lettres Françaises…

Avez-vous pensé à des auteurs en particulier en écrivant Remington ?

Les auteurs de la Beat Génération : Burroughs, Ginsberg, et bien sûr Kerouac !  Bukowski. Fante. Brautigan.  Oui en écrivant Remington j’avais plusieurs écrivains.  De Bukowski, les nouvelles, et le superbe roman Women ! De Fante l’un de mes romans préféré : Mon chien stupide, et de Brautigan : Willard et ses trophées de bowling !  Remington est mon roman américain.
Après tout ma génération a été très fortement influencée par l’Amérique.

Vous aimeriez y vivre ?

Non, pas assez de livres et trop d’armes.

Il y a un nouvel engouement des jeunes pour ces auteurs à la vie et au parcours déglingué, un engouement aussi féroce que pour les téléphones à cadran ou les platines vinyles. Qu’est-ce que ça veut dire à votre avis ?

Cela me rappelle la phrase de David Cronnenberg que cite Miguel : « Je mets dans mes films tout ce que je ne veux pas dans ma vie. » L’art est un exutoire.

La littérature de ces auteurs, et la littérature d’aujourd’hui sont bien différents. Sur quoi cela repose-t-il selon vous ?

La littérature d’aujourd’hui est souvent ennuyeuse, appliquée et quand elle se veut d’avant garde, elle est scolaire… au contraire de ces auteurs et fort heureusement il y a des contemporains que j’ai plaisir à découvrir…

Quel disque conseilleriez-vous pour accompagner votre roman ?

Dig, Lazarus, Dig !!!
NICK CAVE & THE BAD SEEDS (2007)

Quel est pour vous le plus beau film américain ? Le plus intelligent ? Le plus grand ?

La Nuit du Chasseur !

Propos recueillis par Stéphanie Joly

Retrouvez ici l’article sur Remington.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.