La porte du paradis de Michael Cimino

 Chute et ascension d’un mythe

1870, Harvard. Promotion de fin d’année. James Averill fête aux côtés de ses compagnons d’études l’obtention de son diplôme. Vingt ans passent. Averill devient le marshall du comté de Johnson au cœur du Wyoming. Il assiste alors à un règlement de comptes entre pauvres fermiers issus de l’immigration et l’association des riches éleveurs de la région. Ces derniers, anciens camarades d’Averill, comptent bien en finir une fois pour toutes et engagent une armée de mercenaires afin d’éliminer les gêneurs. Averill, amoureux lui-même d’une prostituée immigrée, est le dernier rempart contre la barbarie.

La sortie de la version intégrale restaurée permet de redécouvrir un film exceptionnel trente ans après sa mise au ban.

© D.R.

De l’apogée à la disgrâce

Peu de réalisateurs ont été autant conspués que Michael Cimino après avoir été portés au firmament de leur profession. Découvert sur le tournage du Canardeur, Cimino rassemble par la suite tous les suffrages pour son chef-d’œuvre sur la guerre du Viet-Nam, The deer hunter (Voyage au bout de l’enfer), à la fin des années soixante-dix. Hollywood connaît à cette période une profonde transition dans ses codes artistiques, ses choix visuels et scénaristiques. Cimino symbolise alors avec Scorsese et Coppola la nouvelle vague auteurisante américaine, bouleversant ainsi les fondements classiques d’antan. Public et critique ne s’y trompent pas, et Voyage au bout de l’enfer reçoit cinq oscars dont ceux du meilleur film et meilleur réalisateur. L’odyssée christique présentée marque considérablement les mentalités et pose un regard lucide sur un sujet brûlant et tabou.

Fort de ce succès, United Artists (le studio de Chaplin et Griffith notamment) lui donnent carte blanche pour son projet suivant, un western épique, Heaven’s Gate (La porte du paradis). Un budget colossal de quarante millions de dollars lui est attribué et le tournage débute. Cependant, retards et dépenses excessives s’accumulent, mettant studio et équipe dos au mur. A sa sortie public et critique rejette en bloc un film jugé anti-américaniste, vision amère d’une partie de l’Histoire que tous aimeraient oublier. Cimino devient alors un paria tandis qu’United Artists dépose le bilan, La porte du paradis devient alors le gros échec économique de l’histoire du cinéma. Une chute vertigineuse pour Cimino à l’image de la démesure de son projet.

Lutte des classes

Pourtant, La porte du paradis n’est rien d’autre qu’un chef-d’œuvre crépusculaire, un film au souffle épique, porté par une puissance narrative hors normes comparable aux œuvres de David Lean ou Stanley Kubrick. Un brûlot sur un sujet que l’Amérique aimerait définitivement oublier. Une déclaration de guerre à l’ultra-libéralisme qui vient tout juste de consacrer son champion, Ronald Reagan, à la tête du pays.

Car La porte du paradis est inspiré de faits réels, bien que quelque peu remaniés. Cimino revient sur la bataille de « Fort Johnson » épisode peu glorieux de la fin du dix-neuvième siècle où de riches éleveurs ont entrepris un massacre en règle des fermiers les plus pauvres, issus de la dernière vague d’immigration. Plus qu’un western La porte du paradis devient une véritable fable sociale aux échos résonnant plus que jamais dans le système ultra-libéral reaganien mais aussi celui d’aujourd’hui. Cimino persiste et signe tout au long du film, dérogeant un peu plus le mythe de l’Ouest américain. La légende du héros de l’Ouest fait place à la lâcheté et la médiocrité de tout à chacun. Entreprise de démystification commencée par Leone et Peckinpah auparavant qu’Eastwood parachevera dix ans plus tard avec Impitoyable. Cimino poursuit sa destruction de la bienséance américaine tout du long, avec en point d’orgue cette réplique de John Hurt : « Ils sont trop nombreux (les immigrés), vous ne pourrez pas tous les tuer comme les Indiens ». Cimino affirme ici jusqu’au bout sa désinvolture allant jusqu’à dénoncer la complicité des autorités dans le carnage final. Ne reste qu’un douloureux cynisme car la justice peut pencher pour les deux camps. Quand s’opposent les éleveurs soucieux de protéger leurs terres des voleurs, et les immigrés luttant pour leur survie, à qui revient la légitimité ? Cimino répond par le spectacle de la désolation finale où seule la cruauté l’a emporté.

Valse des héros, valse du temps, valse des images

Si la démarche de fond si noble soit elle aurait pu s’avérer vaine, elle est d’autant plus sublimée par la maestria formelle de Cimino. La porte du paradis œuvre aussi maudite soit-elle appartient à la race des chefs-d’œuvre injustement oubliés. Portée par une mise en scène à couper le souffle, Cimino n’en finit pas de transporter le spectateur malgré la durée impressionnante du film (plus de trois heures trente).

Transporté, on l’est immédiatement par la musique magistrale de Strauss et son Beau Danube bleu qui rythme les temps forts du long-métrage.

Strauss qui dicte la valse du bal d’ouverture, symbole fort de la lutte des classes à venir. La valse, danse des privilèges et de la haute société tandis que plus tard les immigrés, eux s’exprimeront sur une danse populaire avec des patins à roulettes !

Copyright : Carlotta Films

D’ailleurs le choix de la date de ce bal d’ouverture ne relève absolument pas du hasard. Hors-champ,  La Guerre de Sécession vient tout juste de s’achever. Pourtant, vingt ans plus tard, une autre page sordide de l’Histoire va se jouer, la lutte pour l’égalité n’étant pas terminée. D’autre part, Cimino adopte une approche peu conventionnelle dans son traitement narratif. Bien que La porte du paradis soit un western, Cimino se place à l’extérieur du genre pour se recentrer sur ses thématiques personnels, ici raconter l’Histoire des américains. Cette attitude atypique le rapproche un peu plus de Stanley Kubrick, spécialiste du fait. Le choix d’ailleurs du « Beau Danube Bleu »par Cimino comme pour 2001, L’Odyssée de l’espace les lie encore davantage. Se placer à l’extérieur du genre ne se fait d’ailleurs plus guère à l’exception du coréen Joon-ho Bong.

Cimino continue inexorablement la rupture avec le western traditionnel à l’image de la mise en place des décors naturels ; Cimino ne filme plus les grands espaces avec le lyrisme d’un Anthony Mann, il montre plutôt la mainmise progressive de l’Homme sur son environnement, avec notamment la systématisation du chemin de fer. Après une guerre désignée comme première guerre industrielle de l’Histoire, la conquête de l’Ouest n’est plus ici qu’une vague idée, voire un mirage, place aux « temps modernes ». La scène finale sur le yacht en 1903 marque la fin d’une époque mais aussi d’un genre.

Finalement, cette ode anarchiste trouve toute sa saveur dans le personnage même de James Averill. Homme issu de la classe dominante, il s’amuse à jouer les pauvres pour embrasser, dans une conclusion lascive, définitivement ses origines. Il n’incarne plus le héros courageux des westerns classiques. Non, c’est un héros divisé, hésitant tout autant entre sa compagne actuelle et l’image de sa précédente épouse, qu’entre sa classe sociale et la protection des plus démunis. Sa demeure démontre parfaitement ce contraste ; une chambre isolée assez cossue contigue au dortoir malfamé des immigrés. Héros en retard aux moments cruciaux , d’abord à la remise des diplômes, puis au viol de sa compagne et enfin à la dernière bataille. Héros donc partagé, qui comme son comparse Billy puise son action plus de l’alcool que du courage. Et quand il prend enfin une décision, le drame resurgit.

Accoucher de La porte du paradis a sonné le glas de la carrière de Cimino. Quelques années plus tard, il interprète son chant du signe avec L’année du dragon. Furieux qu’il respire encore, Hollywood l’achèvera peu après. Il signa par la suite des œuvres beaucoup moins brillantes et corrosives. Depuis seize ans et Sunchaser, il délaisse la caméra. Oui, Cimino nous a en quelque sorte quitté avec La porte du paradis, mais porté par la musique de Strauss en guise de requiem, Dieu que ses funérailles sont belles. A (re)découvrir d’urgence !

Film américain de Michael Cimino avec Kris Kristofferson , Christopher Walken, Jeff Briges. Isabelle Huppert, John Hurt. Durée 3h36 Sortie 27 février 2013

 

 

 

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre