Samuel Beckett, par Nancy Huston et Denis Podalydès

20h, le 4 février au Théâtre de l’Odéon. Paula Jacques anime une rencontre autour de Samuel Beckett, dans le cadre de ses émissions littéraires intitulées « Exils« . Comme « guide » pour parcourir la vie et l’oeuvre du personnage emblématique du théâtre de l’immobilité, nous avons Nancy Huston, qui a déjà publié un bel hommage à l’auteur d’En attendant Godot dans la collection « Un endroit où aller » de Actes Sud, intitulé « Limbo/Limbes« . C’est le comédien Denis Podalydès qui s’attèle à la tâche de la lecture, nous offrant des extraits de Molloy, Mal vu mal dit, La dernière bande, et Compagnie.



D’abord, c’était un grand plaisir pour moi que d’aller écouter Nancy Huston parler de l’un de mes auteurs fétiches. On a beau se sentir proche de Beckett, pour diverses raisons littéraires ou intimes, on est toujours très content lorsqu’on sent qu’un écrivain semble le comprendre et sait l’expliquer à ce point. L’ouvrage de Nancy Huston est probablement l’un des plus magiques que j’aie pu lire au sujet de Beckett. Pourtant, beaucoup ont écrit sur l’auteur le plus étudié du XXe siècle. Beaucoup disent d’ailleurs qu’il est le dramaturge de l’absurde. Qu’il est encore l’écrivain de l’errance. De mon côté, j’ai toujours soutenu qu’il était l’écrivain de la « pause » dans l’errance, de l’immobilité faite doute. Entendre Nancy Huston parler d’écrivain de l’immobilité est alors une source de satisfaction indéfinissable.


Beckett et son rapport à la mère, et aux femmes


Evidemment, ont été abordés les grands traits de la personnalité de Beckett, dont son rapport avec sa mère souvent présente dans ses livres. Un rapport non pas de « détestation » précise Nancy Huston, mais un rapport plus complexe, puisqu’avec la détestation on peut « fermer la porte, et ne plus jamais la rouvrir », ce qu’a tenté de faire Beckett, et qui a mené à un échec total. Beckett était un homme révulsé par les choses du corps (son corps lui en a d’ailleurs fait voir pendant toute sa vie, puisqu’il a eu une santé déplorable, lui qui a vécu jusqu’à 84 ans), par l’enfantement, et surtout par le fait d’avoir séjourné avant sa naissance dans le corps de sa mère. D’où peut-être cette misogynie qui le caractérisait autant dans son oeuvre (peu de femmes, ou presque toujours avilisées, malmenées), que dans son rapport littéraire avec elles. On peut constater selon Nancy Huston que Beckett a donné beaucoup de références littéraires dans sa vie, mais jamais d’oeuvres de femmes. Pourtant, on connaît notamment Virginia Woolf parmi celles qu’il aurait pu citer, contemporaine de Joyce.
Pourtant, et ce n’est pas le premier paradoxe qui caractérise l’homme ou son oeuvre, Beckett a eu de belles histoires d’amour, et faisait preuve de beaucoup de tendresse et de courtoisie vis-à-vis des femmes.
Il aurait dit, à propos de l’enfantement, qu’il souhaitait créer en masse des centres d’avortement, et militer en faveur de l’homosexualité. (!)



Beckett, les camps, et la figure de l’errant


Beckett a préféré « La France en guerre à l’Irlande en paix », et a activement participé à la résistance face à l’occupation nazie. C’est en 1945 qu’il apprend la mort de son ami Alfred Péron, déporté à Mauthausen. Selon Nancy Huston, les personnages de l’oeuvre de Beckett, elle en est de plus en plus convaincue, figurent quelque part les déportés des camps de concentration, figés dans une attente interminable, emprisonnés, torturés et maltraités sans savoir à quoi s’attendre exactement, sinon une mort probable. L’horreur des camps aurait profondément marqué Beckett, qui était au fond très sensible, et s’il appartenait au courant nihiliste et était prêt à dire qu’il n’aimait pas l’humain, s’en inquiétait pourtant dès qu’il connaissait ses peines. Encore un paradoxe.


Beckett, la fuite et la langue


Peu après la guerre, Beckett a commencé à écrire en français, notamment sa trilogie de romans Molloy, Malone meurt, et L’innommable. Nancy Huston est elle-même une expatriée du Canada qui a adopté la langue française pour écrire ses oeuvres. Elle analyse cette distance prise avec sa propre langue comme une manière de soustraire ses écrits à la compréhension des proches : une manière, donc, d’augmenter la liberté de création, ainsi détachée de l’ombre familiale planant au dessus de l’épaule.



Beckett et ses mentors


L’admiration que Beckett éprouva pour Joyce n’était pas un secret. Il fut son assistant, et faillit même épouser sa fille, dont il refusa pourtant la main, ce qui provoqua tout de même une brouille de quelques années entre les deux hommes, qui se retrouvèrent pourtant jusqu’au décès de Joyce, en 1941. Joyce était pour Beckett le meilleur écrivain. Schopenhauer l’aurait également beaucoup influencé. Nancy Huston dit d’ailleurs que plutôt qu’un nihiliste, Beckett était un négativiste (à ne pas confondre avec un négationniste).


Je ne peux raconter toute la rencontre, ni retranscrire ici les merveilleuses lectures faites par Denis Podalydès. Juste rappeler ce qui a été dit en début de rencontre, et qui a sembler émouvoir toute la salle, entièrement remplie : Beckett est actuellement joué dans le monde entier. Lui qui adorait la solitude, et l’a si bien décrite dans son oeuvre et notamment ses poèmes (car Beckett reste avant tout un poète), il a réussi à faire que même après sa mort, des milliers de personnes communient autour de son oeuvre, se réunissent régulièrement pour l’étudier, simplement en parler, ou bien l’écouter, la voire jouer. Il aurait dit un jour : « Pour qu’il y ait les livres, il faut malheureusement d’abord passer par l’existence ». (Ou quelque chose comme cela, qu’on me pardonne, je n’ai pris aucune note).


Il aspirait profondément à la célébrité, sans jamais rien faire pour la conquérir. Ce sont ses femmes, ses amis, qui ont fait en sorte qu’il soit publié, puis joué. Cet être paradoxal repose désormais au cimetière Montparnasse, et il ne se passe pas un jour, pas une heure, sans que son nom ne soit prononcé, ou son oeuvre évoquée, quelque part sur la planète.


En ce qui me concerne, je ne me lasse pas de Beckett. Ce fut pour moi une découverte tardive, faite en 2004, année de mes 25 ans, et à la veille de son centième anniversaire. Et que dire de l’émotion ressentie, au moment où Paula Jacques a mis en marche un extrait d’interview, et où la voix de Beckett a retenti pour nous, dans le théâtre de l’Odéon.


L’émission sera diffusée sur France Inter le dimanche 31 mars à 14h dans Cosmopolitaine.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.