Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson

A 40 ans, Sylvain Tesson voulait absolument vivre en ermite au fond des bois. Pas n’importe quels bois. Les bois qui font face au lac Baïkal, en Sibérie. C’est à la fois une entreprise folle et un projet merveilleux : tout homme rêve d’une cabane au fond des bois de l’enfance au seuil de la mort. C’est un peu comme le dit-il, recréer un univers utérin dans lequel on est isolé de tout, dénudé, où l’on peut éprouver les affres de la solitude.

 En quelques chapitres dédiés à la forêt, au temps, au lac, aux bêtes, aux pleurs et à la paix on découvre, grâce à des passages choisis par mi ses notes ce qu’ont été ces six mois passés au bord du lac. Il n’y est pas venu seul. Il a emporté Rousseau, Michel Tournier, Camus, Sade, Montherlant, Jünger, Hemingway, Yourcenar, Chrétien de Troyes, Kundera, Karen Blixen et de nombreux autres auteurs tant voués au divertissement, à l’enrichissement, qu’à la réflexion simple.

 «Je savais déjà qu’il ne faut jamais voyager avec des livres évoquant sa destination»

 Pour ce qui est de son régime principal, ou peu s’en faut, il doit vivre de pâtes au Tobasco, de pêche, et de vodka. Cette dernière réchauffe le coeur et le corps, apaise de la solitude, si convoitée fut-elle, et plus simplement, ennivre. Il convient d’en jeter une dans la neige à son arrivée. Aux premières lueurs du printemps, à la fonte des neiges, le goulot de celle-ci réaparaitra, incitant à la boire pour célébrer les bourgeons.

 «La beauté ne sauvera jamais le monde, tout juste offrira-t-elle de beaux décors pour l’entre-tuerie des hommes»

 C’est bien entendu en premier lieu une incroyable aventure. Mais c’est aussi semble-il une conséquence. « Quinze sortes de Ketchup. A cause de choses pareilles, j’ai eu envie de quitter ce monde. » Sylvain Tesson porte un regard inquiet sur l’occident, et n’a de cesse de comparer la façon de vivre des soviétiques et la nôtre. Revenir aux choses essentielles, épurer les  possibles, échanger en peu de mots ce que de longs discours ne parviennent à signifier, voilà peut-être le but de cette entreprise de réclusion. Mais avec les Russes, ce n’est pas aussi simple, et c’est parfois très très drôle :

  »Il est 9 heures, je lis cette phrase de Michel Déon : « Mais vous savez, malgré toute ma volonté, la solitude est la chose la plus difficile à protéger », quand la porte s’ouvre violemment. Quatre pêcheurs pénètrent dans la cabane sans sommation, avec cette énergie que les Russes mettent dans les choses. » Les quatre gaillards s’arrêtent simplement faire une pause pour se saouler de vodka saucisson, ce qui bousillera la journée de Tesson, mais le rendra éperdument heureux.

 Le premier voisin, hormis ces passages de belle gaité, est à plusieurs heures de marche glacée. Plus tard, il adopte deux chiens, et tombe amoureux d’une mésange qui le visite de temps en temps. En dehors de cela : souvent le silence mais aussi l’astreinte à l’écriture et aux tâches régulières et quotidiennes « pour ne pas devenir fou ». Mais en premier lieu il y a cette reconsidération de soi-même par rapport au monde et aux êtres, cette quête permanente du sens de la vie.

 « Aujourd’hui, je n’ai nui à aucun être vivant de cette planète. Ne pas nuire. Etrange que les anachorètes du désert n’avancent jamais ce beau souci dans les explications de leur retraite. »

 Dans les forêts de Sibérie, c’est un retranchement pour mieux se retrouver, se comprendre, se tenir à la bonne place. Chacune des réflexions de Sylvain Tesson tient à l’universel et au souci du monde. C’est une quête de paix, une façon d’éprouver la vie plus lentement.  C’est une philosophie de la tranquilité mais aussi une mise en relief des paradoxes de ce monde bientôt devenu fou de ne pas tourner rond. C’est un récit dense, riche, érudit et humble : Sylvain Tesson, en s’enfermant en ermite dans une cabane du Baïkal savait très bien qu’il parfait pour n’être réduit à rien durant six mois. Qu’est-on dans le froid et la solitude ? Il savait aussi qu’il devait bien se comporter vis-à-vis d’un peuple et d’une terre qui ne lui appartiennent en rien. Le voyageur qu’il est appréhende pleinement la sagesse et le recul dont il doit faire preuve en terrain étranger. S’isoler où l’on n’est rien n’est pas anodin : c’est en quelque sorte un recommencement, une manière de se laver, de «muer».

 On sent au fil du récit qu’il a également conscience du fait que rien ne dure et que cette tranquillité longuement apprivoisée devra être quittée, qu’il devra revenir chez lui, et ce sera une tristesse infinie. Quitter le monde semble finalement moins difficile que d’y retourner.

 «L’ermite gagne en douceur ce qu’il perd en civilité.»

 Ce livre est à classer parmi les récits fondateurs. C’est un journal précieux qui porte en lui de nombreuses leçons, de nombreuses évidences aussi, que nous ne voyons plus, perdu au coeur notre inquiétude permanente, dans l’échaffaudage titanesque et brinquebalant de nos vies dépourvues de temps. Nous ne savons plus reconnaître la beauté du présent «camisole de protection contre les sirènes de l’avenir».

 Transgénérationnel et unique, ce livre est d’autant plus magique lu par l’auteur lui-même, dans la collection audio «écoutez-lire» de Gallimard.

Dans les forêts de Sibérie, Sylvain Tesson, Gallimard, juin 2011, 272 pages, 18,20€

Gallimard Ecoutez-Lire, Mai 2012, 6h50, 21.90€

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.