Je n’emporte rien du monde, Clémence Boulouque

« Vivre est devenu pour moi ce sentiment : n’être déjà plus d’ici sans avoir encore quitté les lieux. »

Dans ce huitième livre, Clémence Boulouque ne raconte pas seulement la mort d’une amie mais aussi brièvement ce qui faisait leur quotidien d’adolescentes inséparables, la décoration des agendas collégiens, la complicité… et ce qui peut dézinguer tout cela à la fois, les premiers garçons, le défi, la jalousie, la distance. Tout ceci, nous explique-t-elle, aurait pu mener des années plus tard à un questionnement banal et néanmoins décevant : « tiens ? qu’est devenue mon amie X depuis 20 ans ? Est-elle mariée ? A-t-elle des enfants ? ».

Ces questions n’ont pas lieu d’être ici, puisqu’il n’y a aucun mystère au sujet de Julie. Elle ne se mariera pas, et ne décrochera plus jamais le téléphone, puisqu’elle est descendue du train avant tout le monde. Personne ne sait ce qu’aurait pu devenir cette adolescente qui a choisi de ne pas devenir adulte.

Alors, ces moments passés éloignée de son amie deviennent d’autant plus intolérables, soustraient toute possibilité de consolation. Chaque disparition est insupportable, mais plus encore l’est celle à laquelle on ne s’attendait tellement pas qu’on a pu, un instant, tourné le dos. Et plus encore ces morts là nous agripperaient-elles vers l’au-delà ?

 « Ils nous ont happés, dans leur disparition. Aimer un mort, partager son absence, c’est n’être déjà plus d’ici. Depuis des années, je suis morte. Quelques uns nous précipitent, en vie. »

Ce pourrait être un hommage à l’amie perdue, aux disparus. Ce pourrait être aussi une longue complainte où le ressassement salvateur d’une âme en peine de deuil, tant il est dit que les morts nous tirent vers la mort, nous entrainent et nous dévissent.

On pourrait croire, aussi, à cette unique et seule raison de l’écriture : dire enfin ce qui a été tu, maintenant qu’il est trop tard et que le fardeau pèse de plus en plus lourd.

Il y a néanmoins cette idée que nos morts nous accompagnent dans les moments les plus difficiles. On peut adhérer ou non à cette hypothèse. On peut tout aussi bien la ressentir sienne et tout aussitôt en savourer l’extrême égoïsme : jusqu’au bout n’est-on pas tenté de nous servir de nos morts pour excuser notre manque à vivre ? A quel point est-on capable de retourner leur absence infligée en une présence environnante dont ils ne peuvent se soustraire ? Les morts ne sont-ils pas, par essence, les seuls êtres incapables désormais de se soustraire à notre volonté ?

Mais après tout, il n’y a rien de mal à convoquer les êtres manquants au coeur de notre vie quotidienne, surtout s’il s’agit d’en faire des appuis intimes et singuliers, des raisons supplémentaires, non pas pour reculer mais bien au contraire de faire un pas en avant, puis un autre.

 Le livre de Clémence Boulouque est beau comme un livre qui parle d’êtres chers. Il est brûlant comme un fardeau dont on aurait détourné les yeux. Il est aussi très court, parce qu’il aurait été peut-être malvenu de redire, ce qu’il est inutile de répéter : qu’un deuil, quel qu’il soit, nous apprend bien sûr beaucoup, change nos positions, notre stature, mais que finalement, rien, jamais, ne peut nous en consoler, sinon nous-mêmes… et l’écriture.

 Je n’emporte rien du monde, Clémence Boulouque, Gallimard, janvier 2013, 96 pages, 8,90 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.