Entretien avec Nicole Roland, pour Les veilleurs de Chagrin

Nicole Roland est professeur de lettres en classe de terminale à Namur, en Belgique. Elle a créé un théâtre universitaire et l’a animé durant vingt ans. Elle a déjà publié Kosaburo, 1945 chez Actes Sud, et Les veilleurs de Chagrin est son second roman. Elle a gentiment accepté de répondre aux questions de Paris-ci la Culture.

Que représente la littérature dans votre quotidien ? Comment gérez-vous l’écriture ?

Dans mon quotidien, la littérature est primordiale : pas un jour sans lire et, selon le précepte de Pline : « Nulla dies sine linea » – pas un jour sans écrire…

Pour ce qui concerne l’écriture, le sujet du livre à venir m’habite un certain temps (des mois) j’y réfléchis, je me documente, je vois peu à peu se dessiner les personnages et leur tonalité. J’écris ce qui me vient n’importe où et n’importe quand sur de petits feuillets que je glisse dans une boîte sans y revenir. Peu à peu, l’histoire prend forme. A ce moment-là, je travaille la structure du récit  (dans mon lit, de 23h à 2h -quand tout le monde dort et que le temps semble m’appartenir) – puis, et ce sera le cas dans trois semaines, je m’assieds devant mon clavier et j’assemble les morceaux – cette période est très intense parce que je m’attache à la forme du texte en même temps qu’à son contenu: de 10h à 14h environ, téléphone débranché.
Après, vie normale…

Comment définiriez-vous votre plume, à travers Kosaburo et Les Veilleurs de chagrin ?

Difficile pour moi de définir ma plume – disons que j’essaie de suivre au plus près la courbe de l’émotion et que je privilégie les phrases assez courtes. Le travail des images est très important.

Si vous deviez résumer Les Veilleurs de chagrin ?

Les Veilleurs de chagrin peuvent être lus comme l’histoire d’une anthropologue qui revisite sa propre vie alors qu’elle est mandatée au Kosovo pour aider à identifier les victimes d’un charnier.
Exhumation des corps, exhumation de soi : il s’agit d’une double archéologie qui noue les fils d’un passé historique  et d’un passé personnel douloureux, leur donnant un sens profond. Les blessures de l’enfance et les « lignes de Harris », ces marques qui strient les ossements des disparus et racontent leur histoire, ramenées à la lumière, interprétées, permettront de retrouver le bonheur d’être. Le chagrin universel sera apaisé, à la fin par ces veilleurs de chagrin qui refusent l’oubli et le refoulement, regardent le mal en face, agissent et sauvent. (Comme la littérature nous sauve par ailleurs).

Lequel des deux livres vous a demandé le plus d’efforts ?
Les Veilleurs m’ont coûté davantage car le sujet est plus complexe et plus universel, plus engagé.

N’aviez-vous pas peur à la rédaction des Veilleurs de chagrin ? comme c’était le second roman ?

J’ai eu peur en l’écrivant, comme j’ai eu peur en écrivant Kosaburo, comme j’ai peur en écrivant le livre actuel parce qu’on ne sait jamais si on parviendra à « donner » le livre qu’on porte en soi. Mais je n’ai pas pensé à la question du « 2ème », sinon en me disant que cette fois, j’avais la certitude qu’il serait lu, qu’il était attendu et cela a accru mon exigence.

Diriez-vous que Les veilleurs est largement autobiographique ?

Pour ce qui concerne mes parents, mon livre est autobiographique, absolument. Pour ce qui concerne ma position devant la vie aussi.

Que pensez-vous de l’humain, aujourd’hui ?

L’humain, aujourd’hui est éblouissant et en même temps terriblement angoissant. Mais je crois qu’une attitude s’impose : aller vers plus d’humanité compassionnelle, fraternelle – se relier aux autres et prendre ses responsabilités: transmettre une espérance et une confiance dans la vie.

Au sujet de la mort, je dirais qu’elle ne peut être indéfiniment évacuée, occultée. Il vient un moment où il faut l’affronter vraiment et si cette rencontre est extrêmement douloureuse, elle nous apprend aussi le prix de la vie, sa beauté fragile, le privilège d’être vivant. J’ajouterai qu’il me semble impossible que nous disparaissions tout à fait (voir pages 158, 159, 164, 165).

Quels sont vos maîtres en littérature ?

Tous les grands écrivains sont nos maîtres en littérature mais j’avoue une admiration profonde pour Marguerite Duras, Virginia Woolf, William Faulkner, Hemingway, Samuel Beckett et Malcom Lowry.
Marcel Proust, naturellement, et Colette.

La littérature contemporaine que vous appréciez ?

Pour la littérature contemporaine, je dirais Nicole Krauss (La Grande maison, Histoires de l’amour), AntonioTabbuchi (Pereira prétend), Dona Tartt (Le Maître des illusions), Antonio Lobo Antunes (Une mémoire d’éléphant),  De Lillo (L’homme qui tombe), tous les poèmes de Jaccottet et presque tout Henri Bauchau.

Si vous deviez conseiller un réalisateur aux lecteurs de Paris-ci la Culture ?
Inaritu (21grs, Babel)

Un conseil musical ?
Mozart, l’opéra baroque et Astor Piazzola….

Ecrivez-vous votre troisième roman en ce moment ?
Oui, j’écris mon troisième roman- depuis le mois de septembre dernier.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

Retrouvez tout le dossier consacré à Nicole Roland, l’article consacré à Kosaburo, 1945, et celui consacré à son dernier roman, Les veilleurs de Chagrin

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.