Entretien avec Sacha Zilberfarb, traducteur de Edgar Hilsenrath chez Attila

Oui oui oui, ce n’est pas un rêve, nous vous  proposons aujourd’hui de lire l’entretien avec Sacha Zilberfarb, l’un des traducteurs de Edgar Hilsenrath chez Attila. :)

Vous êtes traducteur. Comment en êtes-vous arrivé à exercer ce métier ?
Par hasard, il y a une quinzaine d’années. J’étais inscrit en DEA (master 2) de littérature allemande. Marie-Christine Hamon, qui est psychanalyste, m’a demandé si je voulais bien corriger pour elle une traduction non aboutie de textes d’Helene Deutsch, psychanalyste élève de Freud, dont elle préparait une édition au Seuil. J’ai dit oui, nous avons travaillé ensemble à un texte qui devait allier qualité d’écriture et précision de la pensée. Ensuite, je me suis inscrit à un séminaire de traduction d’esthétique à l’EHESS, conduit par Danièle Cohn. J’ai compris que la traduction – littéraire et en sciences humaines – serait mon université, et j’ai sauté sur l’occasion pour ne pas poursuivre mes études supérieures.

Sacha Zilberfarb, racontez-nous votre rencontre avec Hilsenrath, ses textes, et les éditions Attila.
C’est Jörg Stickan qui m’en a parlé pour la première fois. Il venait de découvrir cet auteur. Je crois que c’est Gisela Kaufmann, qui tient la librairie allemande Buchladen à Paris, qui le lui a fait découvrir. Nous devions nous lancer à deux dans la traduction de Fuck America, mais j’étais débordé à ce moment-là, et Jörg l’a faite tout seul, génialement d’ailleurs. Je me suis contenté de faire le relecteur et de donner mon avis. Le projet Hilsenrath avait tout du tiercé gagnant : l’auteur, une perle rare de la littérature allemande par sa drôlerie, sa liberté et son culot ; la maison d’édition, à peine sortie du berceau, prête à se lancer à l’aveugle ; et l’enthousiasme des traducteurs, ou plutôt du traducteur à l’époque.
J’ai rencontré les éditions Attila à la sortie de Fuck America, lors d’une soirée de lancement au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme.

Pouvez-vous nous parler de votre rencontre avec Benoît Virot ?
J’ai rencontré Benoît ce soir-là. Nous avons parlé de romans d’aventure, il m’a cité des auteurs que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam, et nous avons échangé sur les enjeux de traduction, en évoquant les diverses éditions de Moby Dick de Melville, un des plus grands romans qui soient. Voilà mon souvenir.

Sacha, vous avez une longue expérience de la traduction maintenant, puisque vous l’exercez depuis 1999. Que diriez-vous des textes d’Hilsenrath, au regard des autres textes ? Qu’a-t-il de particulier ?
Hilsenrath s’est fait tout seul, c’est un autodidacte. Ses références sont peu nombreuses. Il cite volontiers Kafka et Remarque, mais guère plus. Il ne s’inscrit pas dans le champ ni dans l’histoire littéraire. Ce qui l’a formé, c’est son histoire, les événements qu’il a traversés, et qui ne lui ont pas fait de cadeaux. A un moment de sa vie, au sortir de la déportation, l’écriture s’est imposée à lui comme bouée de sauvetage. Dès lors qu’il a trouvé sa voie – ou plutôt sa voix, il ne l’a plus quittée. D’une part les questions soulevées par ses textes sont simples et essentielles : l’écriture, c’est la forme qu’il travaille pour surmonter l’oubli et supporter l’histoire vécue. D’autre part, le ton et le style qu’il a forgés n’appartiennent qu’à lui seul. Hilsenrath peut paraître d’une certaine façon « limité » par ce rapport un peu brut  de la littérature à l’histoire, mais cette limitation lui donne une liberté extraordinaire, et une force d’invention que peu ont, surtout que peu s’octroient. Il invente des situations invraisemblables et fait de ses personnages des vrais terrains d’expérimentation. Ces figures sont des alter ego, mais il va très loin à ce jeu-là, puisqu’il osera même créer un double nazi (Max Schulz dans le Nazi et le barbier). Hilsenrath a aussi un rapport faussement simple au réel. Il ne cherche pas à en témoigner ou à l’accréditer. Il en joue, le tort dans tous les sens, le recrée comme il veut. De là le caractère souvent farcesque, outrancier de ses récits. Mais son écriture dénote aussi une très grande économie de moyens. Quelques touches de pinceau lui suffisent à brosser un caractère, un lieu, une atmosphère, grâce à quoi le lecteur est immédiatement transporté dans son univers. C’est extrêmement visuel.

Si je résume les quelques ingrédients essentiels qui font la saveur d’Hilsenrath : rapidité, grotesque, désintérêt pour le réalisme, recherche de l’« atmosphérique » (selon ses termes), ciselage des dialogues.

Comment s’est passée votre collaboration avec Jörg Sticken ?
Cela fait quelques années que nous traduisons ensemble des textes littéraires. C’est une collaboration joyeuse et fructueuse. Le plus plaisant c’est le moment où nous nous retrouvons pour peaufiner le texte dans le détail à partir d’un « premier jet » écrit par l’un ou l’autre. Nous mettons le texte en bouche et nous le repassons oralement jusqu’à ce que le mot juste, le ton, le rythme surgissent. Travailler à deux fait sauter les obstaclse, nous nous chauffons mutuellement et le résultat va souvent beaucoup plus loin que si nous étions seuls. Mais la chose est possible parce que nous partageons au fond la même idée que la fidélité au texte est plus affaire d’esprit que de littéralité. Il nous arrive d’être peu scrupuleux de la lettre, mais c’est pour mieux restituer le gestus de l’auteur. Pour Hilsenrath, c’est indispensable : nous répondons à la liberté de l’auteur par notre propre liberté, ce qui est notre façon d’être « fidèles ».

D’un manière générale, qu’est-ce qui vous a marqué dans les textes d’Hilsenrath ?
Quelle était la difficulté de ses textes ?
Je fais une réponse de traducteur. Les textes d’Hilsenrath sont d’une langue assez simple, mais paradoxalement cela les rend difficiles à traduire. Car la « simplicité » en français peut souvent tomber à plat. De même, le français s’accommode mal des répétitions, du jeu avec l’idiotie et la (fausse) naïveté. Cela devient tout de suite pataud et maladroit. Or tous ces éléments sont centraux chez Hilsenrath. Il faut sans cesse trouver des équivalents dans notre langue. C’est une question de dosage et d’équilibrage : ce qu’on perd et atténue d’un côté, il faut le regagner de l’autre. Tout notre travail consiste à faire passer l’humour, l’énormité, la rapidité de l’allemand d’Hilsenrath sans tomber dans la platitude ou la vulgarité.

Comment expliquez-vous le succès des textes d’Hilsenrath, malgré leur sujet parfois difficile, et surtout, au regard de cet humour si particulier de l’auteur ?
Je crois que la réponse est déjà comprise dans mes réponses précédentes ! Le fait que cette liberté de ton sur des sujets si durs, cet art avec lequel l’histoire est passée à la moulinette, et surtout cette mise à distance de la violence par le rire, viennent précisément d’un auteur de langue allemande n’est sans doute pas étranger au succès d’Hilsenrath. On est loin de l’esprit de sérieux auquel le lecteur s’attend en général de la part d’un auteur d’outre-Rhin. Et en même temps, à travers la dérision, Hilsenrath arrive à émouvoir et à montrer la violence des événements.
Mais n’exagérons pas non plus : le succès de ses textes en France reste quand même assez relatif. Ces livres ne sont pas des best-sellers.

Avez-vous connaissance d’autres textes de lui qui ne seraient pas encore traduits ?
Oui : celui que nous venons de traduire. Il paraîtra au printemps 2013 chez Attila, et son titre est en soi tout un programme : Orgasme à Moscou. Une aventure rocambolesque entre les États-Unis et l’URSS en pleine guerre froide.
D’autres récits plus récents ne sont pas encore traduits. A suivre…

Que diriez-vous de la difficulté aujourd’hui à trouver un éditeur français pour un écrivain étranger ? Le problème est financier ? politique ? commercial ?
Pour un traducteur de l’allemand, la difficulté tient peut-être au fait que l’édition française a certains a priori sur la littérature allemande. Au passage, et malgré tout le respect que j’ai pour les éditions Attila, je remarque que la langue originale n’est pas mentionnée dans leur édition d’Hilsenrath. On peut y lire simplement « traduit par ». Ça en dit long…
Il y a peut-être aussi que nous sommes encore très franco-centrés dans nos lectures, à l’exception sans doute de la littérature anglo-saxonne, qui s’est imposée dans le champ de l’édition en France. Au plan financier, il suffira de rappeler qu’il est beaucoup moins coûteux de publier des auteurs français qu’étrangers : nul droits à payer, nul traducteur à rémunérer.

Quels auteurs ne sont pas encore traduits en français et mériteraient, au même titre qu’Hilsenrath d’être connus des francophones selon vous ?
no name droping !

Propos recueillis par Stéphanie Joly

Cliquez ici pour tout ce qui concerne Edgar Hilsenrath sur le site.

Pour le dossier complet dans PILC Mag n°13, c’est ici.

A paraître bientôt chez Attila : Orgasme à Moscou.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.