Sang d’encre, de Stéphanie Hochet

Photo : Anne-Laure Bovéron

Profaner la peau, s’inscrire dans le temps

Stéphanie Hochet fait partie de ces auteurs dont les livres regorgent d’éléments appelant l’analyse. Sang d’encre, on le devine au titre, ne fait pas exception à cette règle et son texte vient confirmer ce sentiment avec excellence.
Le narrateur est fasciné par le tatouage, cette façon qu’ont les gens de vouloir se « démarquer » en se « marquant », de s’identifier comme « un unique » avec un visuel pourtant mondialement connu et revu, quel qu’il soit. Stéphanie Hochet le souligne avec malice : « un tel tatouage est original pour celui qui lance la tendance. Quand il est imité, ça tourne au ridicule, au slogan d’adolescents. », aussi l’exception devient immanquablement éphémère. Seulement voilà : on aurait voulu qu’elle perdure, demeurer l’unique.


Le parallèle avec la littérature, ou plus exactement l’oeuvre littéraire est évident. Qui davantage que l’écrivain désire s’encrer dans l’Histoire ? Qui d’autre que lui aspire le plus à la perfection de l’oeuvre, à son originalité, à son encrage dans le temps et dans la peau des lecteurs ?

« A quoi bon mettre à contribution son propre corps si tout le monde se reconnaît dans ce que vous avez tatoué ? »


Au contraire du tatoué, l’écrivain donne son corps et son âme tout entiers pour une reconnaissance universelle de son oeuvre : sans cette reconnaissance, ce partage, l’immortalité est impossible. Le procédé est cependant identique : l’oeuvre est d’encre et de sang mêlé dans les deux cas, au sens propre ou au figuré. Et la réaction du narrateur est identique à celle de l’auteur : « pourquoi n’a-t-elle pas commenté mon tatouage ? ». Tout, plutôt que l’indifférence.


Toutes blessent, la dernière tue.


Se tatouer, écrire, c’est avant tout avouer l’inébranlable peur de disparaître. Ainsi, le tatouage disparaît peu à peu du corps du narrateur, et l’on pense bien évidemment au danger auquel est exposé toute oeuvre écrite : l’immortalité n’est accessible qu’à celles qui seront portées. On peut se demander si Stéphanie Hochet ne fait pas référence ici au danger tabou de l’absence de réédition d’une oeuvre, à la mise au ban du texte. L’oeuvre disparaît alors, jusqu’au dernier exemplaire : si ce dernier sombre également, l’oeuvre meurt.


C’est cette célèbre phrase que le narrateur a décidé de porter, telle une croix sur son plexus : « vulnerant omnes, ultima necat« . Fardeau prophétique s’il en est, ce tatouage devient sa raison de vivre, son oeuvre ultime.


A la frontière du fantastique, le texte de Stéphanie Hochet s’inscrit belle et bien dans ce que l’on pourrait appeler la continuité de son oeuvre, tant le thème est cohérent par rapport aux précédents romans. On retrouve en somme les grands traits de ses textes : la mort, la maladie, la folie et plus encore la paranoïa habitent ce court roman où Stéphanie Hochet semble ne rien oublier : ni l’obsession du tatoué qui tient tant à s’identifier par un insignifiant marquage, insignifiant car mille fois répété sur d’autres corps ; ni la détresse de ceux qui le furent malgré eux, alors qu’ils auraient souhaité demeurer inconnus, invisibles parmi les vivants, et qui par ce marquage ont trouvé, pour la plupart, la mort tant redoutée par tous.


Stéphanie Hochet offre ici un court roman dont la verve et le style rappellent parfois les textes d’Edgar Allan Poe. Il y a en lui une noirceur, une profondeur et un planant mystère tout à fait envoûtants. On savait déjà que son talent ne se refusait aucun format, on sait désormais qu’elle est capable de confondre les supports, de donner corps à son texte, d’imbriquer les mises en abîmes et de tourmenter l’âme du lecteur qui ne sait finalement plus de quoi il doit avoir le plus peur.


Sang d’encre, pour de multiples raisons, est sans doute l’une des oeuvres les plus personnelles de Stéphanie Hochet, un véritable don de ce qui fait l’essence d’une passion, d’une raison d’être. C’est troublant, noir et sang bien sûr, brillant, inquiétant, ambitieux et admirablement réussi, comme ces quelques perlées de sang appelées par l’aiguille sur une peau encore vierge. Sauf qu’ici, c’est un talent qui se confirme, et mérite belle et bien son inscription dans l’Histoire Littéraire. Oui, ce texte a l’élégance d’un Gaston Chérau par exemple, d’un de ces classiques petits romans sombres et clairvoyants que l’on avait tôt fait d’enterrer il y a un siècle, et qui réapparaissent aujourd’hui pour le plus grand plaisir des lecteurs. C’est cela : certains textes sont faits pour être indélébiles, parce qu’ils ont l’âme coriace. C’est le cas de Sang d’encre.


Sang d’encre, Stéphanie Hochet, Editions des Busclats, février 2013, 108 pages, 11 euros.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.