Cyrano de Bergerac, vu par Damien Luce

On connaît tous quelque chose de Cyrano de Bergerac. Le nez, le cap, la péninsule, et cette verve extraordinaire qui contraste si durement avec le physique ingrat du poète vêtu de cape et d’épée.

On sait tous à peu près que ledit Cyrano créé par Edmond Rostand refusait de déclarer sa flamme à Roxane, la déclamant pour un autre, plus niais, plus beau. Pour les générations à venir il ne s’agit peut-être plus que de cela, d’une histoire d’amour tragique aussi peut-être, au même titre que Roméo et Juliette. De ces amours de balconnades désespérées.

Et si Cyrano était porté à la scène par une bande de clowns ? Damien Luce a imaginé cela pour nous, mis en musique bien sûr, où ici le défaut ne serait pas un immonde tarin, mais l’absence de nez (de clown). Cyrano, sous les traits enfantins et doux de Damien Luce a beau être beau, il n’a pas la red-noise touch. Aussi, comme chez Edmond Rostand, c’est à Christian que profitera cette absence de Masque, une fois encore.

Pour beaucoup, le problème de Cyrano, c’est son pif. Seulement, Damien Luce n’est pas poncif. Pour lui, Cyrano a des points communs avec le clown et il le démontre avec brio. La petite salle du Théâtre des variétés se remplit, et quelques comédiens distribuent des lumières, dans un chahut bienveillant. On me pardonnera cette touche personnelle : les clowns m’ont toujours fait peur. Soit ils vous font des farces, soit ils vous font rire, soit ils vous font pleurer. Dans tous les cas, il s’agit de quelque chose d’intimement violent, ce qui n’est pas incompatible avec le bonheur. Dans cette salle, les clowns taquinent, invitent à participer à l’histoire qui se met en route sans qu’on y prenne garde. Et l’on se demande à quoi vont bien servir ces petites veilleuses qui nous ont été distribuées.

Bien sûr, c’est toujours la même histoire. Seulement ici, quelque chose a changé : nous avons là l’essence même de ce qui fait Cyrano, cet amour impossible et inavoué qui ronge une vie entière jusqu’à la mort, en un sacrifice terriblement beau, magnifiquement injuste. Rien n’est oublié, les dialogues sont aussi bien portés par des acteurs au nez rouge que par les plus grands acteurs de théâtre et du cinéma ayant incarné ce monstre d’amour. Le temps passe vite, et l’on sent poindre la fin, le moment de la plus cruelle des révélations est venu, et instinctivement, chacun des spectateurs devient acteur de l’histoire, et tente de raviver ce qui s’éteint et va, on le sent, nous laisser avec une tristesse infiniment belle. C’est magnifique, poétique, joyeux, sérieux, enchanteur, enfantin et mature : Damien Luce et sa petite troupe ont su révéler l’essentiel de ce qui se trouvait dans un personnage mythique, résolument grand. Merci à eux.

Cyrano de Bergerac, au Petit Théâtre des Variétés,

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.