Fuck America de Edgar Hilsenrath au Théâtre de la Girandole

On vous a déjà parlé de Fuck America, ce roman très bukowskien d’Edgar Hilsenrath décrivant les pérégrinations d’un juif aux USA après la guerre. Nous mettions d’ailleurs l’écrivain à l’honneur du numéro 13 de PILC Mag dernièrement.

Vincent Jaspard s’est lancé dans l’adaptation théâtrale du roman. Souvenons-nous que David Nathanson s’était lui aussi lancé un peu plus tôt dans l’aventure d’une adaptation d’un roman d’Hilsenrath avec Le nazi et le Barbier, mis en scène par Tatiana Werner. La pièce est d’ailleurs reprise au Théâtre de la Manufacture des Abbesses à partir d’aujourd’hui, et ce jusqu’au 15 juin.

"Fuck America" E. Hilsenrath avec V. Jaspard -DR Réseau (Théâtre) & Cap Etoile La Fabrique (Montreuil)

Pour servir cette nouvelle adaptation, Vincent Jaspard de se faire accompagner de Corinne Fischer pour la mise en scène, et de Bernard Bloch. Tous trois évoluent sur scène en incarnant parfois plusieurs personnages. Vincent Jaspard campe Bronsky, ce « clochard céleste »  traumatisé par la guerre, obsédé par le sexe et malmené par sa propre flemme. Des trois, on ne sait qui détient la palme du meilleur rôle tant se partagent ici les talents : ce qu’on retiendra en tout cas, c’est que la pièce est une réussite qui tient à plusieurs choses que nous allons tenter de décrire.

"Fuck America" E. Hilsenrath avec V. Jaspard -DR Réseau (Théâtre) & Cap Etoile La Fabrique (Montreuil)

En premier lieu, il y a l’esprit Hilsenrath, absolument intégré par les acteurs et brillamment transmis sur scène. Nous sommes dans l’absurde, mais l’absurde de la société plus que l’absurde d’un seul et unique personnage. Les choses lui échappent sans cesse, les situations dérapent, on ne sait si l’homme est affabulateur ou simplement fou, inconscient peut-être. Il est en tout cas malgré tout cela sympathique, et renferme quelque chose de bien plus profond que ce qu’il consent à dévoiler aux autres. Bronsky c’est cela : ce mélange de préoccupations très terre-à-terre et l’inconsciente nécessité de retranscrire quelque chose de capital.

"Fuck America" E. Hilsenrath avec V. Jaspard -DR Réseau (Théâtre) & Cap Etoile La Fabrique (Montreuil)

Il y a ensuite le magnifique talent des acteurs, et leur capacité à enchaîner les scènes de manière très ludique et rythmée : pendant un peu plus d’une heure, les dialogues, les monologues se succèdent au rythme du violon de Thomas Carpentier, et au gré des lumières de Luc Jenny : un couple parfait pour éclairer de deux manières tous les aspects du personnage et de ses rencontres.

Une pièce ne peut bien sûr pas contenir tout un roman comme celui-ci, et pourtant… tout y est. Jusqu’à l’émotion intense ressentie par les spectateurs, identique à celle du lecteur, au moment où il prend conscience que finalement, tout cela est bien sérieux, absurde et sérieux à la fois. Au moment où la mémoire de la Shoah plane comme une ombre au dessus de ce qui semblait être une pitrerie. L’adaptation de ces trois-là n’a rien perdu en route, rien perdu de l’intensité, de la force et de la violence contenues en filigrane dans le texte de Fuck America. Une vraie réussite donc.

C’est au Théâtre de la Girandole à Montreuil jusqu’au 29 avril, et on vous conseille vivement d’aller y faire un tour ce week-end !

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.