L’artiste et son modèle, Fernando Trueba

L’éternité et un jour

Sud de la France, période de l’Occupation. Un été presque ordinaire pour Marc Cros, sculpteur de renom, retiré dans une petite bourgade proche de la frontière espagnole. Afin qu’il retrouve goût à la vie et à son art, son épouse va alors lui présenter Mercé, vagabonde sans but précis, qui lui servira d’ultime modèle.

Conte d’été

Noble démarche que celle de Fernando Trueba, cinéaste espagnol qui choisit de raconter une histoire se déroulant en France et plus particulièrement durant la période de l’Occupation. Il est toujours intéressant de connaître le regard que peuvent porter des intellectuels d’autres contrées sur notre propre passé. Pourtant Trueba préfère délaisser les horreurs de la guerre pour se concentrer sur la vie ou plutôt la fin de vie d’un sculpteur, fin de vie et fin de l’inspiration d’un artiste.
Dans cette petite ville hors de l’espace et du temps, la vie s’écoule, seuls les problèmes d’approvisionnement du marché rappellent la dure réalité du contexte ambiant. Les vicissitudes de la guerre se déroulent hors champ, et le seul soldat allemand présenté appelle plus à la sympathie qu’au dégoût. Seul les tâches clandestines de Mercé font penser tout du long au combat mené. C’est dans ce cadre contrasté que Trueba met en scène cette relation si particulière entre ses deux protagonistes.

A bout de souffle

Lui-même sculpteur, Trueba recherche désespérément à travers Jean Rochefort cette fameuse étincelle qui est à la base de tout travail artistique. Concept aussi cliché que ténu pourtant très bien rendu à l’écran aussi bien par le noir et blanc rappelant un classicisme bienvenu que cette narration fait de silences, de trouble voir d’incompréhension. Trueba nous fait vivre à chaque instant la chute de son héros, incapable de renouer avec l’inspiration de jadis, une muse n’en remplaçant pas une autre. La fulgurance de l’exposition où l’on voit Cros errant dans une véritable nature morte, sans but précis, est d’ailleurs révélateur des événements à venir. La mort d’un talent signifie-t-elle toujours la fin de l’existence physique ; Trueba répond par un dernier plan aussi subtil que tétanisant. Jouant sans cesse sur les motivations réelles de ses protagonistes, il arrive au bout du compte sans tomber dans un pathos malvenu à tirer personnages et spectateurs de la torpeur qui les prend. Pour mieux les faire replonger par la suite.

Marche funèbre inexorable, recherche du temps perdu, L’artiste et son modèle véhicule admirablement les interrogations d’une forme de vie, d’une quête d’absolue sans chercher dans l’esbroufe puisant plutôt ses sources dans une brise légère. Un pari gagnant, celui de la délicatesse et de la sobriété.

Film espagnol de Fernando Trueba avec Jean Rochefort, Aida Folch, Claudia Cardinale. Durée 1h45. Sortie 13 mars 2013

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.