Bibiche, Albertine Sarrazin

Albertine Sarrazin est née en 1937 et morte 30 ans seulement plus tard, en ayant fait de la prison à plusieurs reprises. Mais peut-être faut-il commencer par le début ? En 1937, elle est d’abord abandonnée à l’Assistance Publique d’Alger, où elle sera ensuite adoptée. Elle connaît le paludisme, le viol, une éducation religieuse et bourgeoise, le rejet du père, et l’incarcération qui en découle en 1952, puisque les pères avaient le droit de jeter leur progéniture en prison, à l’époque. C’est une jeune femme intelligente, qui ne rechigne devant aucun savoir, obtient son bac, ne s’interdit rien, embrasse des femmes, et par-dessus tout désobéit à tous, y compris à la raison qui dit qu’il est imprudent de sauter par la fenêtre, même pour s’évader. Elle se brise un os insignifiant, qui indirectement la mènera plus tard à la mort, et provoquera une réaction en chaîne si importante qu’à partir de cette époque, les anésthésistes surveillent davantage leurs arrières, et leurs patients.

Bibiche est le récit à plusieurs voix tiré des nombreuses archives littéraires puisées dans son héritage. Très tôt, et souvent lorsqu’elle était incarcérée, Albertine Sarrazin a écrit. Petite voyouse insoumise pour les uns, copieuse enquiquineuse pathologique pour les autres, elle était avant tout une femme libre à qui l’on a voulu tout refuser, et tout prendre. Son curieux destin montre à quel point il est évident qu’à chaque période d’emprisonnement succède davantage de bêtises.

Dans Bibiche, les voix féminines décrivent un moment de vie avec leur regard sensible et singulier, éclairant une existance mue par la duperie, l’envie, la provocation, la revanche, mais aussi la tendresse. C’est un récit en forme de confidences multiples montrant à quel point l’auteur n’était dupe de rien, et connaissait parfaitement les fondements et les ficelles d’un système corrompu et hypocrite. Cependant, jamais la narration n’embrasse la plainte.  Il y a de la naïveté, de la générosité, de la perversité parfois, mais la douleur, la méchanceté et la peur ne sont pas les moteurs du texte qui pourtant place une toute jeune femme dans une cellule d’où elle ne peut sortir.

On sent de l’amusement dans ce texte, une façon de dire «non» à la privation et au manque. Ce jeu de la femme dénudée prenant toutes les poses sur sa chaise, plus ou moins entourée de fantômes ou de fantasmes, dessinée par Annabelle Guetatra colle assez bien à l’idée de la femme emprisonnée mais libre, jusqu’au bout de l’Astragale. Inspirant.

Bibiche, Albertine Sarrazin – Illustrations d’Annabelle Guetatra, Editions du Chemin de Fer, Novembre 2012, 14,50 €

Article initialement paru dans PILC Mag n°14

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.