Entretien avec Damien Luce

Nous vous parlions de cette superbe adaptation d’un Cyrano clownesque, postulat proposé par Damien Luce et sa troupe. Il vous en dit davantage ici.


Tout d’abord, pourquoi Cyrano ?
Cyrano… Une pièce qui m’accompagne depuis mes jeunes années. D’ailleurs, c’est un texte qui trouve un écho chez les jeunes en général. Son idéalisme répond à une certaine soif typiquement adolescente, celle de l’héroïsme, de l’abnégation et de l’indépendance. Au fur et à mesure de mon apprentissage clownesque, des liens se sont tissés entre Cyrano et mon clown.
La pièce, éclairée à la lumière de cette discipline si particulière du théâtre, prenait un sens nouveau. Je me suis mis à reconsidérer ce personnage de Cyrano (je parle bien sûr du personnage de Rostand, et non de l’auteur du 17ème siècle), en tâchant d’en révéler sa substance essentielle. J’ai réalisé qu’en premier lieu, ce qui définit Cyrano, ce n’est pas son nez, mais sa sincérité. Il refuse le compromis, la flatterie. Il est maladivement fidèle à lui-même, au point de s’attirer tous les ennemis de la Terre (« Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux, il attaque les faux dévots, les faux braves, tout le monde… »)
Cyrano, c’est l’ennemi de la fausseté, le parangon de la sincérité. Or, cette sincérité-là, on la trouve aussi chez le clown. Chacun de nous porte un clown en lui, et ce petit être caché, c’est ce que nous avons de plus pur. Notre clown n’est jamais faux. Il dit tout haut ce que nous pensons tout bas. On a souvent comparé le nez de clown à un masque, mais je pense que cette comparaison n’est pas juste. Pour moi, le nez rouge, c’est notre clown intérieur qui vient affleurer à la surface. Ce n’est pas quelque chose que l’on pose, mais quelque chose qui vient de l’intérieur, qui éclot. C’est d’ailleurs pour cela qu’il ne faut jamais l’enfiler sous les regards. Son apparition doit rester mystérieuse. À mon sens, Cyrano, par son refus des conventions sociales, par sa manière de vivre totalement et inexorablement sa vérité, est un clown. Son moi et son clown se confondent et ne font qu’un.
Mais la comparaison ne s’arrête pas là. Ceux qui pratiquent le clown savent que l’échec en est aussi un ingrédient essentiel. Le clown ne cherche pas à faire rire. Il vient simplement vivre sa vie de clown sur une scène, ou dans la rue, ou n’importe où. Ce qui nous fait rire ou nous émeut, c’est que rien ne se passe jamais comme prévu. Le clown flirte sans cesse avec le bide. Cyrano connait lui aussi cet état d’échec perpétuel, notamment sur le plan amoureux.
Le premier échec survient quand Roxane, à l’acte 2, vient lui avouer qu’elle « aime quelqu’un ». Victime d’un quiproquo, Cyrano se croit un instant l’objet de cet amour, mais comprend soudain qu’il s’agit d’un autre. À l’acte 3, le baiser que Roxane accorde à Christian est encore un échec douloureux (« Aïe, au cœur quel pincement bizarre… ») Et à la fin, au moment de mourir, Cyrano constate lui-même : « Oui, ma vie, ce fut d’être celui qui souffle, et qu’on oublie. »
Oui, Cyrano et le clown sont modelés avec la même glaise. La question du nez, si elle se pose, est presque accessoire. C’est pour cela qu’il m’a semblé judicieux d’inverser la donne. Puisque nous sommes dans l’univers des clown, la normalité est d’avoir un nez rouge. La laideur de Cyrano, sa différence, vient du fait qu’il en est dépourvu.

Selon vous, qui a le mieux incarné Cyrano, au théâtre ou ailleurs, quelle est l’interprétation qui vous a le plus touché ?
J’ai un faible pour Daniel Sorano, et pour Jacques Weber…

Depuis combien de temps dure l’aventure ?
La première a eu lieu en janvier 2012. Puis ce fut le festival OFF d’Avignon en juillet, le théâtre de Ménilmontant à l’automne, et enfin le théâtre des Variétés.

De quoi aviez-vous le plus peur en vous lançant dans cette adaptation clownesque ?
De l’accueil du public. Quelques jours avant la première, j’ai eu une grande bouffée d’anxiété… Ce postulat clownesque allait-il être accepté? N’allait-on pas crier au sacrilège? Mais les premières représentations m’ont vite rassuré : cela fonctionne. Pour aimer ce spectacle, il faut se délester de toutes les idées reçues, particulièrement à propos du clown, et aussi à propos de la pièce. Bon nombre de gens ont pour référence les clowns de cirque, qui sont bien différents des clowns de théâtre. Au cirque, le clown est presque toujours un Auguste. Au théâtre, il y a une grande variété de clowns. Et puis on se fait aussi une certaine idée de Cyrano. On a à l’esprit celui incarné par Gérard Depardieu ou par Jacques Weber, et on s’imagine que Cyrano doit nécessairement avoir ce physique. Or il n’est dit à aucun moment de la pièce que Cyrano est de haute stature. C’est une fine lame, affublé d’un nez grotesque. Le Cyrano que j’essaie d’incarner est une sorte de Pierrot. Il diffère des autres personnages de la pièce par sa sensibilité et sa poésie. Pour comprendre ce spectacle, il faut accepter d’un coup tous les codes du burlesque.

Vous êtes comédien, écrivain, également pianiste : dans quel métier, quel activité vous sentez-vous le plus à l’aise ? Qu’est-ce qui pour vous relève littéralement de la passion ?
J’ai cette image qui m’accompagne : il faut vivre dans toutes les pièces de sa petite maison intérieure. C’est ainsi que je vois ma vie artistique. Je ne mets pas une activité au-dessus d’une autre. Le théâtre, la musique, la littérature, sont trois pièces de ma maison intérieure, et j’entends vivre dans chacune d’elle. C’est une attitude qui me complique un peu la vie, car nous vivons dans un monde où l’on aime étiqueter les gens. Ce qui compte pour moi, c’est avant tout l’épanouissement dans mon travail. J’emploie souvent le mot de « dilettante », car je le trouve beau. Le dilettantisme, c’est choisir ce que l’on fait, et le faire au mieux. J’aspire à tout faire avec passion, même si ce n’est pas toujours facile. J’ai un côté un peu binaire, en ce sens que tout ce qui ne m’enthousiasme pas hautement m’ennuie. Je ne suis pas de ces écrivains qui écrivent tous les jours (comme si on allait perdre la main…) Il faut écrire quand c’est absolument nécessaire. Finalement, la seule constante de mon quotidien, c’est le piano, car c’est une discipline très stricte, et que je crois salutaire, car elle me donne une structure.

Quelles sont vos influences artistiques ?
En vrac : Jean Giono, Chaplin, les Marx Brothers, Arthur Rubinstein, Jean Giraudoux, Geza Anda, Billy Wilder, Colette, Philippe Petit, Mankievicz., Guy Sacre
Mes compositeurs de prédilection : Mozart, Schumann, Ravel, Bach, Chopin, Grieg.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

Cyrano de Bergerac, au Petit Théâtre des Variétés, jusqu’au 29 juin ! Renseignements ici.

Découvrez le roman qui a inspiré cette mise en scène clownesque : Cyrano de Boudou, second roman de Damien Luce (Éditions Héloïse d’Ormesson). Le livre est en vente à l’issue du spectacle ou à la Librairie théâtrale.
3, rue de Marivaux
75002 Paris
Tél : 01 42 96 89 42

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.