Entretien avec Michael Uras

On vous parlait du fameux roman de Michael Uras hier « Chercher Proust ». On lui a aussi posé quelques questions… :)

On imagine que vous avez lu La recherche jusqu’au bout tant votre connaissance de celle-ci est évidente. Pourriez-vous nous parler des lecteurs-type de cette oeuvre ? Il paraît qu’il y a ceux qui la relisent plusieurs fois, ceux qui lisent le premier tome et abandonnent, et ceux qui relisent la moitié du premier tome plusieurs fois sans pouvoir aller plus loin…

Je pense que La recherche est une œuvre qui se mérite car elle n’est pas d’un accès facile. La monstruosité du texte (3000 mille pages) est déjà un frein pour de nombreux lecteurs, vient ensuite la difficulté technique, on ne lit pas Proust en pensant à autre chose. C’est un texte qui demande concentration et volonté mais qui en retour nous offre des joies incommensurables.
A mon avis, on a un peu trop relégué cette œuvre au rang des monuments intouchables. Proust n’est pas au programme des lycées ce qui est très étonnant. Beaucoup d’enseignants en ont peur… Il est donc cantonné au  milieu universitaire.

Pourquoi Proust ? Racontez-nous votre histoire avec l’oeuvre. C’était quand ?
Je ne saurais expliquer pourquoi Proust a envahi mon existence alors que j’étais lycéen, c’était le moment opportun je crois, comme une rencontre amoureuse, chimique. Je l’ai lu une première fois en me concentrant forcément sur les choses qui, à l’époque, me paraissaient les seules valables : l’amour et la solitude. Plus tard, j’ai poursuivi ma lecture (et je la poursuis encore) en découvrant de nouveaux éléments, en fouillant…

Saviez-vous où vous alliez avec lui contrairement au narrateur ?
Non, tout comme le héros de Chercher Proust, je n’ai jamais su jusqu’où me mènerait cette lecture. Il me semble que cette lecture change ses lecteurs en profondeur.

Auriez-vous aimé rencontrer Proust ? Que lui auriez-vous dit ?
Je ne sais si cela aurait été une bonne chose…Pour moi, Proust n’a pas de corps, pas d’odeur, pas d’haleine, il n’est que quelques photos (toujours les mêmes) et des mots couchés sur des feuilles. Une  rencontre aurait anéanti cette absence d’humanité qui me passionne.
Et si vraiment elle avait eu lieu alors je lui aurais dit : Marcel, arrête de te plaindre et laisse tranquille tous ces garçons qui ne te trouvent pas très intéressant.

Quels sont les autres écrivains qui ont forgé votre caractère littéraire ?
La poésie est très importante à mes yeux : Supervielle, Valery, Saint John Perse, T.S. Eliot…Et des romanciers, John Fante par exemple, Italo  Svevo.

Comment s’est passé l’écriture du roman ?
En deux temps. Au départ, le personnage de Nôdier (celui qui a connu Proust) avait davantage d’importance, il racontait sa vie aux côtés de Proust dans un récit enchâssé que j’ai trouvé trop long et trop sérieux. Je perdais un peu la verve de Bartel alors j’ai réduit la vie de Nôdier et éliminé son récit.

Vous êtes-vous posé la question de la première personne pour la narration, ou est-ce venu d’emblée ?
J’ai situé Chercher Proust dans le domaine de l’autofiction, la première personne était donc essentielle.

Qu’aimeriez-vous écrire d’autre ?
J’ai écrit un recueil de nouvelles  que je soumettrai bientôt à mon éditeur. J’y évoque la Sardaigne, une île qui compte beaucoup pour moi.
Un autre roman est en cours, il n’y est plus du tout question de Proust. Comme Jacques Bartel, j’ai réussi à l’éjecter .

Michael Uras

Racontez-nous l’accueil du livre chez votre éditeur…
Christophe Lucquin n’a pas le côté « frileux » de certains éditeurs, il publie les textes qu’il aime même si ceux-ci ne correspondent pas forcément à l’air du temps. Et c’est un homme de parole !  Je lui ai demandé si Chercher Proust l’intéressait, il m’a répondu « oui » et l’aventure a commencé.

Quel est votre passage préféré de la Recherche ?
Le passage que je préfère chez Proust ne se trouve pas dans La recherche mais dans la préface des Plaisirs et les jours, un textede jeunesse. Proust y évoque sa lecture du passage du Déluge dans la Bible :
« Quand j’étais tout enfant, le sort d’aucun personnage de l’histoire sainte ne me semblait aussi misérable que celui de Noé, à cause du déluge qui le tint enfermé dans l’arche pendant quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs jours, je dus rester dans « l’arche ». Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fît nuit sur la terre. »
Il ne faut pas avoir peur de se lancer dans La recherche car Proust nous y parle doucement, à l’oreille. Il calme l’enfant en nous, celui qui redoute le coucher, il calme aussi l’homme, celui qui a peur de mourir. Et les livres ne doivent pas nous effrayer !
Pour désacraliser encore un peu plus Proust, il faut savoir que son œuvre est truffée d’erreurs, Marcel écrivait trop…Il ne souvenait plus d’un nom, d’un numéro de chambre, d’une parole et se mélangeait les pinceaux.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.