Le décalage, de Marc Antoine Mathieu

Près de neuf ans après la sortie du 5ème volume de la série Julius Corentin Acquefacques, Prisonnier des rêves, Marc Antoine Mahieu publie enfin Le décalage. La série a commencé en 1990 et fêtera donc déjà bientôt ses 25 ans. Le premier tome intitulé L’origine voyait naître une sorte d’anti-héros, employé au Ministère de l’Humour (!). On y découvrait Julius Corentin Acquefacques et déjà, il se disait qu’un personnage quasi-mythique était né. L’album a obtenu  plusieurs prix dont celui du meilleur album à Angoulême en 1991. Mais qu’est-ce qui a fait le succès de ce curieux personnage ?
D’abord, MAM a son propre style, un dessin fait de noir et blanc très contrasté, très propre. Il y a ces visages atypiques et à la limite de la caricature, ces regards que l’on ne retrouve nulle part. D’ailleurs, on ne connaîtra peut-être jamais celui du héros.


Il y a ensuite ce goût du défi qui se retrouve d’ailleurs en dehors de la série, dans des volumes tels que «Les sous sols du révolu» ou encore la dernière BD parue «3 secondes» véritable défi graphico-temporel dont l’histoire était narrée au fil d’un zoom gigantesque, à voir et à revoir.  Marc Antoine Mathieu est en effet là où on ne l’attend pas : dans les cases, mais aussi en dehors, où il amène parfois son histoire et ses personnages. Un cours instant, ceux-ci quittent l’univers absolument kafkaïen monté de toutes pièces par le dessinateur et viennent nous interpeller en 3D. Mais entendons-nous bien :  nul artifice là-dedans, juste du génie, comme ces 3 pages qui se chevauchent au gré d’un déchirement en plein coeur du Décalage, véritable caprice expérimental : les dialogues se poursuivent et se répètent en partie, ne voulant pourtant plus dire la même chose… on croirait presque à de la magie et l’on se demande chaque fois deux choses : qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête de l’auteur, l’amener à penser la bande dessinée si différemment des autres, à la révolutionner pour ainsi dire ? Et combien de temps a-t-il mis pour mettre en oeuvre ces folies artistiques ?
Dans le Décalage, on assiste à ce qui pourrait s’appeler une véritable interrogation métaphysique du personnage par rapport à l’histoire, l’absence d’histoire, l’absence de héros par rapport à l’histoire : comment l’histoire peut-elle avancer, et où peut-elle aller si son héros est absent ?
Ainsi suit-on des personnages qui finissent par comprendre que la véritable façon d’avancer dans le décor est de rester immobiles, le décor étant déjà en mouvement.

Au fond, grâce au Décalage, on se dit que Marc Antoine Mathieu a sa propre philosophie de la bande dessinée : peut-être que Julius Corentin Acquefacques n’est en fait qu’un prétexte, un pion absurde et génial sur l’échéquier architectural et expérimental de l’auteur. La BD se sert de Julius Corentin pour exister autrement. Ce n’est pas Julius Corentin qui existe grâce à la bande dessinée dans laquelle il évolue, puisque son absence même peut servir de moteur à l’histoire.
Et dans tout cela, qu’en est-il du génie de MAM ? Il a l’air de se porter très très bien en tout cas… un régal, une fois encore.

Le Décalage, MAM, Delcourt, mars 2013, 56 pages, 14,30 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.