L’étranger, de Albert Camus, vu par Jacques Ferrandez

Voici une adaptation très soignée, très proche de ce que fait d’habitude Ferrandez. Il s’attache ici à mettre en relief le paradoxe de la vie de Meursault : à la fois un comportement très ordinaire, et très décalé par rapport aux autres. Un homme qui se montre insensible, mais qui ne l’est pas forcément ni par essence ni par méchanceté ou manque de coeur. Peut-être davantage par fatalité.
L’ouvrage est très encré du côté de la lutte contre la peine de mort, avec des discours très marquants, conformes au roman original de Camus et particulièrement bien mis en valeur. On repense d’ailleurs au très fameux « jusqu’à l’aube », de Albrecht Goes que l’on n’imagine rait pas adapté autrement qu’avec cette sidérante justesse.


Rappelons que Jacques Ferrandez avait déjà adapté « L’hôte » d’Albert Camus. On peut donc imaginer qu’il s’agit d’un auteur qu’il affectionne particulièrement, et force est de constater qu’il rapporte le récit de Meursault avec une grande fidélité, rendant hommage à l’oeuvre d’Albert Camus.

A la différence du Procès de Kafka (1925) où l’on ne connaît pas la nature du crime commis et reproché, et où l’on suit les aventures de K dans la machine administrative et ses déboires avec une justice absurde, dans l’Etranger (1942) nous avons suivi l’histoire de Meursault de la mort de sa mère à sa propre mort, en passant par des événements qui lui échappent vraisemblablement davantage à cause des mécanismes de la société que par simple goût du mystère. De mystère ici, il n’y en a pas. Excepté cette aptitude à ne pas réagir, sauf lorsqu’il ne le faudrait pas. Ce que Meursault ne comprend pas ici, n’est pas la situation dans laquelle il reconnaît bien volontiers s’être collé. C’est le système dans lequel il évolue, qui ne l’accepte pas tel qu’il est, c’est à dire non croyant, ne montrant pas ses sentiments, et capable de se laisser entraîner comme chacun dans une sale histoire.

Ce qui tue Meursault, car nul mystère n’est fait de son destin, c’est le fait que l’on veuille à tout prix le déshumaniser, alors même que c’est sa profonde humanité qui le perd. Il se montre peu empathique face à ce qui l’entoure, il s’applique juste, lorsque cela lui semble opportun, à ne pas faire de faute par rapport aux codes de la société. Malheureusement, il ne semble pas en avoir toutes les clés, tel une sorte d’autiste qui ne sait pas toujours décoder ce que veut dire un sourire ou une menace. Mais ce qui est le plus flagrant, c’est sa profonde propension à rester libre malgré tout cela, libre de réagir ou non, de rendre un sourire ou de pleurer, selon que cela lui semble utile, ou vain. Le lecteur même n’a pas toutes les clés de ce personnage, et c’est tant mieux. Ce qui importe, c’est ce qu’en fait la société et sa morale préétablie : un être faible quand il est fort, un être vil lorsqu’il n’est qu’indifférence.

On ne s’attardera pas sur la dimension politique de l’ouvrage, où il est tout de même question de l’assassinat d’un arabe, d’un étranger donc, alors qu’à la parution de l’ouvrage nous étions en pleine guerre. Les juges de Camus font peu de cas, si peu, de ce fait là : il leur importe davantage que l’homme n’est pas pleuré à la mort de sa mère, ce qui en fait un étranger bien plus que tous les autres.
Ferrandez n’oublie rien des étapes importantes ni des petits riens qui font de cette histoire tout un symbole : il en restitue les luttes et les discours, mais aussi ces silences qui ont leur importance et forgent l’identité du personnage et l’opinion que les autres se font de lui. On ne répètera jamais assez à quel point son dessin et ses couleurs peuvent éclairer un récit, le revigorer presque. Il offre une nouvelle luminosité à cette oeuvre majeure d’Albert Camus. On serait vraiment tenter de voir ce qu’il pourrait faire avec La peste. Pourquoi ne pas lui lancer un appel… ?

L’étranger, Jacques Ferrandez, d’après le Chef-d’Oeuvre d’Albert Camus paru en 1942, 136 pages, 22 euros.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.