Soleil vert, de Richard Fleischer

Nous sommes en 2022, et la planète ne ressemble plus à celle que les anciens ont connue. Les réserves naturelles sont épuisées, les océans, les mers, les forêts, les animaux ont disparu. Il n’y a que très peu d’eau, et seuls les nantis peuvent la consommer chaude, et à volonté. Les autres doivent se contenter de quelques goûtes d’eau froide pompées ici ou là à l’aide de manivelles. Chacun n’a droit qu’à une ration par jour, tout comme le «soleil vert», cette nourriture de synthèse fabriquée on ne sait comment et distribuée contre les derniers deniers que possèdent la population désoeuvrée de New-York, qui compte désormais 40 millions d’habitants.

 La police est omniprésente et assure l’ordre durant les distributions de Soleil vert, mais mène aussi l’enquête sur les nombreux meurtres de la ville. Cette police a tout pouvoir, et si l’on peut dire, c’est l’un des derniers métiers qui existe, les commerces ayant disparu depuis longtemps. Thorn, incarné par Charlton Heston, est l’un de ces flics. Il va tenter de découvrir pourquoi et par qui a réellement été tué le patron de la firme «Solyent green».

 Les décors de cette pépite de 1974 ressemblent à s’y méprendre aux années 70 : il est étonnant que le réalisateur de Soleil vert n’ait pas été plus ingénieux en ce qui concerne la technologie. On se demande ainsi s’il s’agit là d’un manque de moyens, ou d’un manque de vision sur un futur 50 ans plus avancé. Dans Soleil vert, on signe encore sur un papier en 2022, alors qu’aujourd’hui, nous en somme à signer du bout des doigts sur l’iPhone du livreur de pizzas. Six ans plus tôt Kubrick inventait l’iPad, dans son 2001 l’Odyssée de l’espace. Mais il est vrai, on ne peut pas reprocher aux réalisateurs des années 70 de ne pas surpasser Steve Jobs. Pas de téléphones portables donc en 2022. Juste des gens qui peuvent prendre un bain chaud d’un côté, et de l’autre beaucoup de pauvres qui manquent d’eau dans les rues de la ville.

 Le seul mobilier qui diffère de ce passé, et du présent que nous connaissons est sans doute le plus étonnant : il s’agit des femmes. Celles-ci sont totalement asservies par la société et sont devenues des «fournitures» au sens propre, soit du mobilier en français. Elles sont installées dans l’appartement et y sont annexées en tant que meuble à tout faire. Elles animent les réceptions, préparent à manger, font le ménage… et plus si affinités. Chaque fois qu’un locataire de l’appartement s’en va, ou meurt comme c’est le cas pour le patron de Soleil vert, chaque mobilier se demande si le prochain locataire «la prendra avec l’appartement».

 C’est une vision quelque peu machiste, ou très naïve de la condition des femmes dans le futur. Bien entendu, cela vise sans doute à dénoncer leur condition réelle dans les années 70, et n’oublions pas que Soleil vert est, avant d’être une vision négative et catastrophique du futur, une critique acerbe de la société. Parmi quelques scènes ironiques relevées dans le film, celle où le policier Thorn entre dans un appartement où plusieurs «mobiliers» fument et s’amusent en l’absence des locataires des lieux. Il s’agit de leur jour de congé «annuel» (entendre que c’est l’unique jour de congé). Le policier prend une cigarette entre ses doigts et dit : «ah, si j’avais les moyens, j’en fumerais bien 3… ou 4 par jour». Car la cigarette a disparu elle aussi, mais ce, pour le bien de l’humanité quand on connaît les dégâts qu’elle provoque aujourd’hui : mais il faut se souvenir qu’à l’époque c’était encore un plaisir inoffensif.

 Il y a cette fameuse scène des dégageuses assez longue et répétitive, faite finalement avec peu de moyens. Pour disperser les manifestants, on va chercher ces engins nommés «dégageuses», et qui ne sont en fait que des pelleteuses. Plusieurs fois les pelleteuses s’avancent dans la foule et soulèvent une poignée de gens qu’elles envoient valser dans leurs bennes. C’est un peu long, mais drôle à mourir aujourd’hui et non dénué d’intérêt quand on connaît l’issue de la scène.

Richard Fleischer a donc fait un film d’anticipation dans lequel apparaît un futur où tout a pratiquement disparu à cause de la pollution : une chape de plomb s’est abattue sur la terre, détruisant la végétation sur son passage. En 2013, la planète n’a pas encore été détruite et au contraire de Soleil vert nous sommes dans une diversification grandissante des mets alimentaires et la surproduction, le gâchis, là où Richard Fleischer avait imaginé une pénurie d’alimentation, et une sombre machination pour que les hommes puissent continuer à se nourrir. Sa vision est plus pessimiste encore : le dollar a disparu, reclassé au rang de petite monnaie à la place des cents, il est remplacé par le «D» sorte de disque noir très convoité. D’un côté Richard Fleischer avait vu juste : le dollar a beaucoup perdu. Mais il n’a pas été remplacé par une monnaie américaine plus forte.

 On ne demande d’ailleurs pas non plus à un réalisateur de «voir juste», ou d’anticiper «bon». Ce qui est sûr, c’est que Soleil vert est un film qui fonctionne, même après que le temps ait délavé l’image et les décors, les reléguant du côté des anachronismes visuels. C’est aussi un film audacieux et extrêmement critique, voir avant-gardiste compte-tenu des préoccupations de l’époque : le film a été tourné à la fin de la guerre du viet-nâm, et le pays va connaître une période où l’économie de guerre doit se transformer en économie de paix. Le film est bien loin de ces sujets, et se rapproche davantage des préoccupations d’aujourd’hui qui sont l’écologie, le recyclage, le gaspillage et les disparités entre les classes sociales. En cela, Richard Fleischer avait vu particulièrement juste. Comme lors de ses choix d’acteurs, avec un Charlton Heston époustouflant. Comme aussi lors de cette scène de mise à mort industrialisée où l’on voit sur des images ce que nous connaissons tous, mais qu’il n’a jamais connu lui, tout ayant disparu avant sa naissance. Un moment d’émotion qui échappe à l’effet kitch subi par ailleurs par le film. A voir et à garder parmi les plus grands films.

Soleil vert, un film américain de Richard Fleischer, avec Charlton Heston, Leigh Taylor-Young, Chuck Connors, Joseph Cotten, Brock Peters, Paula Kelly et Edward G. Robinson

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.