Tout va bien ! De Mana Neyestani

Extrait de "Suivez-moi !" Copyright Mana Neyestani

Pour décrire le livre Tout va bien !, on pourrait parler de mesure ou plutôt d’exacte, de juste mesure. Quel que soit le sujet, tout y est à sa place. De l’occidental qui se distrait du réalisme d’une œuvre à l’opprimé qui se fait le propre instrument de sa perpétuelle torture, tout est traité avec justesse par Mana Neyestani.
On pourrait également dire que rien n’est oublié tant l’ouvrage balaie les absurdités et monstruosités du monde entier, de la maltraitante des enfants à l’horreur de la guerre, tout est mis sur un même pied d’égalité car tout est entretenu du même poison, à savoir l’ignorance, l’égoïsme ou une quête de pouvoir absolu. Montrant toutes les appartenances politiques, l’ouvrage semble n’appartenir à aucune : c’est qu’il trouve à tous les coups la faille qui fait de chaque politique, chaque idéologie une aberration sans fondement raisonnable.

Copyright Mana Neyestani

Le point fort d’une telle entreprise, d’un livre regroupant en une seule fois ce qu’on avait pu apercevoir de sens critique au quotidien, mais parsemé ici ou là comme un rappel à l’ordre, réside dans le fait que la somme des images accumulées au fil du temps, des kilomètres et des horizons politiques montre ainsi tout ce qu’elle porte en elle de cruauté. On se surprend à penser devant le dessin montrant l’enfance maltraitée qu’il s’agit d’une représentation trop évidente : sans doute est-ce si proche de nous et si quotidien que nous n’y voyons plus rien d’anormal et d’exceptionnel. On se surprend à traiter de pauvre andouille cette homme qui tombe du ciel après en avoir rompu les chaînes qui l’y retenaient : La liberté à tout prix, nous dit une légende qui nous paraît excessive et idiote,avant que l’on ne réalise là encore qu’il s’agit là du quotidien de millions de personnes. Et l’on n’ose dire ou penser que l’on approche du milliard, à mesure que la population augmente, en charriant avec elle son lot d’opprimés.

Copyright Mana Neyestani

Voilà donc toute la complexité des rapports humains résumée en quatre dessins : La bonne solution s’empare à merveille de cette distance incompréhensible qui sépare non pas seulement deux êtres que leurs conditions opposent, mais aussi la réaction de nombre de gens : s’émouvoir de ce qu’ils voient passer à l’écran lorsqu’ils ne réagissent eux-mêmes que trop malhonnêtement…

Copyright Mana Neyestani

Que dire de cet enfant qui joue avec la mort et dont on pourrait rire un peu trop vite s’il n’illustraient une vérité plus exponentielle ? Que dire de ce conservateur, de ce « saut », que l’on pourrait traiter de sot et qui représente nombre d’entre nous, de cette avancée inéluctable vers la mort représentée par une partie de dominos dont la jeunesse est la folle maîtresse ? Il y aurait beaucoup à dire et peu s’en faudrait pour que « Tout va bien ! » Ne devienne un livre mythique et universellement possédé : il faudrait seulement, oui, seulement que le monde veuille bien accepter d’ouvrir les yeux.
Tout va bien ! Ne se contente pas de dénoncer, il décrit, décrypte les événements de notre époque et de ses conflits au Moyen-Orient et ailleurs. Il y a certains dessins qui font sourire parfois, et aussi ceux qui donnent espoir, comme celles où la liberté d’expression est plus forte que l’oppression.

À parcourir ces images, fruits d’un travail de plusieurs années à travers le monde, on serait tentés de croire que le titre est ironique, et il l´est mais pas seulement. Car tant qu’il y a des plumes, des langues, des yeux pour voir et critiquer le monde, alors oui, on peut dire non pas que tout va bien mais que tout n’est pas tout à fait perdu. C’est remarquable. Oserez-vous le feuilleter ? Indispensable selon nous.

Tout va bien !, dessins de presse de Mana Neyestani, Editions Ca et là, et Arte, avril 2013, 400 pages, 22 euros.

Mana Neyestani est un illustrateur d’origine iranienne exilé en France à cause de l’une de ses illustrations.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.