Entretien avec Anthony Poiraudeau, pour Projet El Pocero

Nous vous parlions hier de cet essai fantastique, Projet El Pocero, parlant des villes fantômes en Espagne, écrit par Anthony Poiraudeau et publié chez Inculte. Voici maintenant l’entretien, au cas où vous l’auriez loupé dans PILC Mag n°15… bonne lecture !

Comment est née l’idée de ce livre ?

Tout d’abord par une proposition de l’éditeur, Inculte, qui avait initié (avec Paris est un leurre de Xavier Boissel) une série de livres portant sur des villes dont la réalisation a été conduite par des idées qui, le temps qu’elles soient construites, avaient soudain cessé d’avoir cours — sur  des villes dont l’existence repose sur une illusion. L’éditeur souhaitait que le phénomène urbain qui a recouvert le territoire espagnol de centaines de zones résidentielles neuves et vides au cours de la décennie 2000 fasse l’objet d’un livre et m’a passé la commande de celui-ci. La ville, le territoire, la géographie sont des sujets qui m’intéressent énormément, j’ai donc trouvé le projet enthousiasmant et j’ai accepté cette commande avec joie. Il a alors fallu que je trouve un site en particulier, une ville dont faire la monographie. Au fur et à mesure de mes recherches sur internet, deux sites se dégageaient, car en plus d’être, comme des centaines d’autres, des zones urbaines neuves et quasiment désertes, ils étaient également totalement isolés de toute agglomération préalable. Ils se présentaient ainsi comme des paroxysmes de la folie édificatrice qui a caractérisé la bulle spéculative immobilière de l’Espagne des années 2000. Entre ces deux villes (l’une s’appelle Ciudad Valdeluz, l’autre, située sur le territoire de la commune de Seseña, a deux noms : Residencial Francisco Hernando ou El Quiñon), j’ai choisi celle dont le projet était le plus pharaonique, le plus isolé du réseau d’infrastructures existant et le plus disproportionné vis-à-vis du territoire environnant. Celle qui se trouve également être, par-dessus le marché, un instrument de la mégalomanie de Francisco Hernando, son promoteur immobilier. Cette ville est El Quiñon, elle est située à environ 35 kilomètres au sud de Madrid.

Auriez-vous pu l’écrire sans vous rendre là-bas ?

Non. J’ai au contraire pris le parti de faire de mon expérience de la ville le matériau de base de mon texte. Si la commande de l’éditeur était celle de produire un essai sur une ville, il m’était permis dès le départ de donner une dimension subjective explicite à cet essai. N’étant pas urbaniste, architecte, économiste ni en d’aucune façon spécialiste de l’Espagne, il a été évident pour moi que la légitimité de mon positionnement vis-à-vis du texte ne pouvait se déployer que si je parlais depuis mon expérience de cette ville. Le sujet du livre, finalement, est bien davantage mon expérience subjective de cette ville que la ville elle-même, même si je parle de la ville du début à la fin et que, normalement, un lecteur trouvera dans le livre un ensemble de connaissances factuelles sur El Quiñon et le contexte qui lui a permis d’exister.

Pourquoi ne pas en avoir fait une fiction ?

L’éditeur m’avait commandé un essai, et si j’ai pris (et on m’a laissé la prendre) une grande liberté avec le genre de l’essai, pour moi, il allait de soi que le territoire de cette liberté s’inscrivait dans les limites de ce que les anglophones appellent “non-fiction”. Après avoir pensé que ce que j’écrivais était un texte oscillant entre l’essai et le récit, je crois aujourd’hui que j’ai écrit un récit, faisant çà et là des incursions dans l’essai mais dont l’unité et les fils conducteurs tiennent à sa nature de récit. Une des questions que me posait l’écriture du livre est d’ailleurs, selon moi, celle de la place que peut prendre le récit dans une ville qui est particulièrement pauvre en la matière. Et pour revenir à la fiction : c’est plus ou moins discret, mais je me sers tout de même à quelques reprises de la trame de mon récit pour faire de brèves incursions dans le registre fictionnel, notamment pour ouvrir la ville à une dimension légendaire qu’elle me semble également contenir, même si son inscription dans la suburbanité et la crise économique actuelles fait oublier cet aspect des choses.

Vous n’avez pas eu envie, à un moment donné, de vous immiscer dans cet univers en tant que première personne ?

Selon moi, ce texte est à la première personne du début à la fin, la première phrase est à la première personne, le premier mot est un “je”, j’ai veillé à ce que chaque chapitre, même ceux qui sont les plus proches de l’essai, comportent au moins une occurrence de la première personne, au moins une apparition du narrateur, qui est le même de la première à la dernière page, et qui s’exprime à la première personne. Après, le livre tourne en permanence autour d’un objet nécessitant la troisième personne (: la ville), mais c’est depuis une narration à la première personne qu’il le fait. D’une part pour poser la spécificité du point de vue du livre, d’autre part pour livrer au lecteur, en même temps que le texte, un rapport à ce texte : la place qu’y occupe le narrateur, et en filigrane celle qu’y occupe son auteur. Un des enjeux de l’écriture du livre a d’ailleurs été de donner un peu d’épaisseur à ce narrateur, de le caractériser (en cela de le rapprocher d’un narrateur de fiction), discrètement, pour qu’il ne fasse pas écran à la ville, mais pour ajouter une strate supplémentaire au texte, à même de lui ouvrir de nouvelles possibilités de sens et d’affect. En l’occurrence, le narrateur est une personne obsessionnelle et habitée de scrupules énonciatifs, clairement un décalque de moi-même, mais qui, dans l’économie du texte, pourrait aussi bien être toute personne obsessionnelle, désœuvrée, habitée de scrupules énonciatifs et visitant seule cette ville à ma place, comme je l’ai fait, mais sans que ce soit nécessairement moi.

Qu’est-ce que vous retirez de l’écriture de ce livre sur le plan personnel ?

Un certain nombre de choses disséminées, concrètes ou plus diffuses. C’est mon premier livre. Je n’avais auparavant achevé que des textes courts. Avant d’écrire Projet El Pocero, je pensais que je parviendrais peut-être un jour à mener à bien l’écriture d’un texte plus long, mais à la condition préalable de m’améliorer et de combler mes lacunes par un important travail et une discipline stricte. Maintenant que je l’ai écrit, j’ai pu prendre conscience que, si bien sûr il faut travailler et se discipliner pour faire aboutir un texte, je n’avais pas à attendre de m’être auparavant transformé en une personne plus apte à l’écriture pour, dès à présent, me lancer dans des textes dont je souhaite qu’ils deviennent des livres. Cette excuse que je me donnais pour remettre à plus tard un travail plus ambitieux est tombée (l’avenir dira si je m’en trouverai d’autres, j’espère que non).

Avez-vous fait des rencontres marquantes ?

Pas au cours du séjour en Espagne que j’ai consacré à la visite d’El Quiñon (hormis la rencontre de la ville elle-même). Comme je l’explique dans le livre, je ne parle pas espagnol, et de plus, les habitants d’El Quiñon, auxquels ce sont souvent intéressés les médias espagnols depuis l’éclatement de la crise (El Quiñon est devenu un des plus célèbres symboles de la crise en Espagne), sont plutôt méfiants et distants à l’égard des journalistes et des curieux venus visiter leur ville, ce que je comprends. Il y a tout un livre à écrire sur les habitants d’El Quiñon, c’est certain, mais ce n’est pas celui que j’ai écrit. Mon livre est écrit du point de vue d’une personne qui passe dans la ville en étranger, et qui y déambule seul.

Quel est votre rapport à l’écriture ?

J’ai commencé à écrire tard, il y a cinq ans à peu près, en ouvrant un blog, après environ cinq ans passées, sans écrire ou quasiment pas, dans l’obsession du devoir d’écrire (avec alors une sacralisation pétrifiante de l’écrit littéraire). C’était justement pour m’inciter à écrire (et me permettre d’envisager des choses plus modestes et moins écrasantes que de l’écrit littéraire sacré dont j’aurais voulu qu’il me délivre le salut, ou ce genre de choses) que j’ai ouvert ce blog. En ce sens, il a assez bien rempli son rôle. (Ce blog existe toujours, d’ailleurs : http://futilesetgraves.blogspot.fr/ J’y poste de temps en temps des choses hétéroclites, quelques notes de lecture, de petits textes théoriques ou de fiction, des extraits de livres que j’aime, etc.) Aujourd’hui, je considère que l’écriture est mon activité principale, même si j’exerce une activité salariée pour subvenir à mes besoins, et même si je passe beaucoup plus de temps à ne pas écrire qu’à écrire.

Pouvez-vous nous parler maintenant des lectures qui sont les vôtres ?

Les trois auteurs qui ont le plus profondément marqué ma vie de lecteur sont certainement Julien Gracq, Pierre Michon et William Faulkner. Julien Gracq, je l’ai découvert à dix-neuf ans, grâce à un cours de lettres à la fac, avec Un Balcon en forêt. C’est avec ce livre, puis d’autres livres de Gracq, que la littérature est devenue importante dans ma vie. Ma passion pour l’espace, les paysages et la géographie a été très nourrie et enrichie par Gracq. Pour Pierre Michon, j’avais un peu plus de vingt-cinq ans, un ami m’avait prêté son exemplaire de Vies minuscules, et je l’ai lu au cours d’un été passé chez mes parents, à une période où je me sentais très mal, et c’est un livre qui, modestement, a changé ma vie : je ne me sentais pas mieux après, mais j’avais pu assister à la délivrance d’une écriture miraculeuse, qui répondait exactement à beaucoup de ma détresse, et y répondait par la beauté la plus haute. Ça m’a porté pendant des années, même si c’est une conception de la littérature, nécessitant des miracles, qui m’a aussi complètement empêché d’écrire pendant longtemps. J’ai dû en sortir, mais je reste très attaché à Michon, et même inconditionnel. William Faulkner, enfin, j’y suis venu par Michon, chez qui il y a d’extraordinaires pages d’admiration de Faulkner. Faulkner me stupéfie et m’envoûte, tout chez lui est merveilleux et terrible : sa hauteur de sa voix, sa profondeur de  tragédie, la densité de son monde et la douceur de son chant, la violence et l’obscurité qui y sourd et y explose à tous les niveaux, que ce soit dans la structure narrative, dans la phrase ou dans le récit.

Quel est votre dernier coup de cœur littéraire?

Le dernier grand livre que j’ai lu, l’hiver dernier, doit être Le Naufragé de Thomas Bernhard. J’ai lu très peu de nouveautés ces derniers temps, la majeure partie de mes lectures en 2012 a dû être consacrées à des textes dont j’avais besoin, directement ou indirectement, pour l’écriture de Projet El Pocero (ça n’en a pas moins été l’occasion de lire quelques œuvres superbes : je citerais en particulier Une Méditation de Juan Benet, Les Villes invisibles d’Italo Calvino et Vertiges de W.G. Sebald).

Conseilleriez-vous un film à nos lecteurs, en rapport ou non avec votre livre ?

Ça n’a pas vraiment de rapport avec mon livre, mais comme je l’ai regardé hier soir et que c’est un film espagnol, je peux conseiller L’Esprit de la ruche (1973) de Victor Erice. C’est très beau.

Si une musique devait accompagner la lecture de votre essai ?

Je ne sais pas trop quelle musique pourrait bien accompagner telle ou telle lecture. Je crains d’avoir beaucoup écouté les Guns ‘N Roses pendant l’écriture de ce livre, mais comme je ne suis pas sûr que ce soit très recommandable en termes de bon goût, je suggèrerais plutôt d’écouter les transcriptions de Wagner pour piano enregistrées par Glenn Gould en 1973.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

Anthony Poiraudeau vous présente son ouvrage « Projet El Pocero, dans une ville fantôme de la crise espagnole » aux éditions Inculte.
http://www.mollat.com/livres/anthony-poiraudeau-projet-pocero-dans-ville-fantome-crise-espagnole-9791091887069.html 
Notes de Musique : « Photosphere » by Charles Atlas (http://www.charles-atlas.com/)

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.