Entretien avec Sandrine Bourguignon

Auteur de Quelque part dans la nuit des chiens, Sandrine Bourguignon est une personne discrète, préoccupée par les mots et leur justesse. Son premier roman contient assez de force pour attirer notre attention.

Pourquoi avoir choisi le thème de la psychiatrie ? Est-ce en rapport avec votre métier ?
Je n’ai pas le sentiment d’avoir traité du « thème » de la psychiatrie dans mon roman. Certes, l’intrigue se déroule en grande partie dans un service psychiatrique mais j’y parle avant tout des gens, des rencontres et de la façon dont elles se font ou ne se font pas. De ce ratage irrémédiable qu’est toujours une rencontre. Nous sommes tous des malentendus et je crois que mon roman se débat avec ça. Quand les mots et les gens s’entrechoquent et que ça ne donne rien. Juste parfois, ça résonne, ou bien ça déraisonne.

Dans votre livre, vous évoquez la manière dont la société se protège des malades, en les traitant comme des délinquants, pouvez-vous nous en parler ?
Mon roman s’articule autour du discours prononcé à l’hôpital d’Antony par Nicolas Sarkozy en 2008, discours sécuritaire qui, lorsqu’il a été prononcé au lendemain d’un fait divers, ressemblait plutôt à un délire.
Ce délire est devenu réalité puisqu’en 2011 une loi a été votée, redéfinissant les droits (et les non-droits) des malades mentaux, avec la contrainte légale qui leur est désormais imposée, de se soigner de force au nom de la Loi.
De la pure folie en quelque sorte…
Vous sentez-vous proche du personnage de Claire ?
Claire est sans doute la part la plus noire de moi-même, celle que je refuse d’être et que j’ai donc foutue dans un roman pour m’en débarrasser. Claire est en quelque sorte, oui, le pire de moi-même.
Claire est sans doute psychologue pour soigner sa propre enfance, pour réparer sa propre histoire à travers celle des autres. D’une certaine façon, elle instrumentalise les fous en se racontant qu’elle essaie de les sauver, alors qu’elle ne veut sauver qu’elle-même, en vain.
Les choses sont plus compliquées, bien sûr.
Heureusement, les choses sont toujours plus compliquées et c’est pour cela qu’on écrit des romans.

Est-ce forcément le personnage qui vous a habité le plus longtemps ? Ou était-ce Antony ?
Je ne crois pas que les personnages de mes romans « m’habitent ». Ils vivent leur vie, je suis celle qui les a rencontrés par hasard, ou par choix, et qui a eu besoin des mots pour en témoigner. Nous n’avons rien d’autre, rien d’autre que les mots pour tenter d’exister, et c’est aussi vrai pour nous que pour les personnages de roman.

Comment définiriez-vous la folie ? y aurait-il une folie commune à tous ?
Est-ce une peur ?
Je ne sais rien de la folie. Je ne pense pas qu’elle existe. Il y a autant de folies qu’il y a d’hommes. La part la plus intime d’entre nous est toujours folle, et c’est ce qu’on possède de plus vraie, de plus brut, brutal. Certains ont la force de supporter cette part intime et on dit qu’ils sont fous. Les autres, la plupart d’entre nous, les gens normaux en quelque sorte, passent leur vie à lutter contre cette part, parce qu’elle fait peur oui. Nous avons tous à l’intérieur de nous-mêmes le gouffre, le vertige d’un abandon, la tragédie d’être né, séparé et irrémédiablement seul. C’est insupportable, sauf pour les fous, qui n’ont d’autre choix que de s’en débrouiller, pendant que nous, nous avons fui.

L’écriture et vous, au quotidien, ça se passe comment ?
L’écriture, ce sont les mots. Des mots sur le papier, qui ne sont jamais les bons. Alors on rature, on gribouille, on martèle et ça ne fonctionne toujours pas. Les mots, ça ne marche jamais comme il faudrait. C’est toujours raté et c’est pour ça qu’on continue.

Pourtant, on ne peut pas vraiment dire que Quelque part dans la nuit des chiens soit un roman « raté ». Vous avez fait passer quelque chose dans ce livre. Peut-être pourrait-on parler plutôt de message erroné, mais pas de mots ratés… non ?

Bien sûr qu’il est raté. J’espère qu’il l’est. Un texte n’est jamais ce qu’on aurait voulu qu’il soit. Les mots échouent toujours devant l’innommable. Ils ne disent jamais ce qu’on voudrait qu’ils disent et tant mieux. C’est dans cette lézarde du texte, je crois, que l’auteur et le lecteur peuvent se trouver, ou bien se perdre.

Et pour cet ouvrage en particulier ?
Dans Quelque part dans la nuit des chiens, chaque personnage a, je l’espère, pris la parole sans moi. J’ai donc essayé, en bonne folle, d’entendre des voix. Leur voix pas la mienne.

Vous aimez vraiment Nostalghia de Tarkowski et surtout la scène de la piscine traversée avec une bougie ?
Le cinéma est une empreinte, une sensation, peu importe l’histoire qu’un film me raconte, je ne me souviens jamais de l’intrigue, des dialogues ni même des scènes.
Les films que j’aime sont pour moi comme des morts, du moins des fantômes. Ils vivent en moi, à mon insu, je les transporte et de temps en temps, ils remontent à la surface, au moment où ils savent que j’en ai besoin. De Nostalghia, je garde un brouillard, une brume de mots, des voix, des langues étrangères qui s’entremêlent, et cet exil intérieur tenace auquel le film donne chair.
Les films ne sont rien d’autre pour moi, que des traces indélébiles.
Il en va de Nostalghia comme de Cris et chuchotements de Bergman, de Mère et fils de Sokourov, et de tous les films de Pialat.

Quels sont les lectures qui sont importantes à vos yeux ? Voulez-vous nous parler de quelques auteurs ?
Il n’y avait pas de livres dans mon enfance, et ceux qu’on lit à l’école ne m’ont jamais donné envie de lire.
C’est à seize ans, quand j’ai ouvert C’est beau une ville la nuit de Richard Bohringer que j’ai compris qu’il existait des écrivains capables d’écrire comme des boxeurs ou des ivrognes. Au corps à corps avec les mots, en y laissant leur peau comme Vincent Van Gogh dans sa peinture. Parce que oui, je pense qu’on peut mourir de ne pas avoir les mots. A mes yeux, un écrivain est celui qui joue sa vie dans l’écriture. C’est en tout cas ce que m’ont appris Marguerite Duras, Antonin Artaud, Louis-Ferdinand Céline, Samuel Beckett ou Léo Ferré.

Quelle musique accompagnerait votre roman ?
J’espère que le bruit du texte suffit.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.