Blanca Nieves, de Pablo Berger

Presque dix années se sont écoulées entre Torremolinos 73, le premier film de Pablo Berger, et Blanca Nieves. Un monde bien plus grand sépare les deux films : tandis que le premier présentait un couple contraint de filmer ses ébats en super 8 à cause de la crise financière des années 70, Blanca Nieves est une adaptation audacieuse du conte germanique adapté pour la première fois par les frères Grimm. Tandis que son premier film oscille entre kitch et mauvais goût, pourtant bien accueilli par la critique, le second est une pure merveille dramatique mêlent plusieurs univers on ne peut plus riches. On peut reconnaître encore une fois le talent du réalisateur pour le choix des acteurs. C’est l’excellent Javier Cámara Rodríguez qui portait Torremolinos 73, tandis que deux actrices de choix se répondent à merveille dans Blanca Nieves : Maribel Verdù et Àngela Molina.

© Arcadia Motion Pictures

 Une seule version, plusieurs mondes

 La version la plus connue de Blanche Neige est sans doute celle de Disney, qui s’appuie davantage  sur la notion de jalousie, la convoitise, et l’histoire d’amour qui unit le Prince Charmant à Blanche Neige. Dans le conte original, quand Blanche Neige est mise au monde par sa mère, celle-ci meurt. Son père épouse un peu plus tard une méchante femme qui devient jalouse de la beauté de sa belle-fille. Elle tentera donc tout ce qui est en son pouvoir pour la faire assassiner. Mais le sbire chargé de cette tâche échoue, et Blanche-Neige, devenue une jeune femme séduisante, est recueillie inanimée dans la forêt par sept nains inquiets de son sort tout autant qu’admiratifs de sa beauté. Pablo Berger respecte scrupuleusement ces étapes du conte, à ceci près qu’il nous emmène son spectateur dès le début dans des univers assez différents l’un de l’autre, la corrida et le cirque. Ce dernier domaine semble d’ailleurs quelque peu inspiré du film de Tod Browning Freaks, montrant les nains comme des curiosités de foire. Ce détail ajoute un caractère plus angoissant encore à l’ambiance du film, tourné en noir et blanc. Àngela Molina est parfaite dans le rôle de la méchante. Cette actrice, qui a elle-aussi joué pour Almodovar (décidément Pablo Berger sait où aller chercher ses acteurs) est à la mesure de cette reine diabolique que l’on connaissait déjà.

© Arcadia Motion Pictures

 Cette version espagnole de Blanche Neige est très bien menée. La jeune fille grandit à la manière d’une Cosette à qui l’on fait vivre les pires horreurs dès qu’elle franchit le seuil de la maison paternelle. Le père, impotent, assiste impuissant aux humiliations subies par sa fillette. Ici, nul Jean Valjean : c’est seulement à la faveur d’un meurtre manqué que la jeune fille sera à la fois libérée de son passé, et de sa marâtre.

 Le film est ici conforme au conte original : la jeune femme est recueillie par des nains. Mais ceux-ci, loin de vivre reclus dans une forêt où ils cultiveraient tranquillement de quoi subsister, sont en fait une bande de saltimbanques parcourant l’Espagne avec leurs charrettes.

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 C’est par le métier du père que les chemins de Blanche-Neige et de sa méchante belle-mère vont se croiser à nouveau : irrésistiblement attirée par cette activité, la jeune femme va se découvrir un véritable talent de torero. A partir de ce moment, la tension monte et l’on ne sait si Pablo Berger s’égare, où s’il va poursuivre le mythe en se l’appropriant purement et simplement.

Suspens, grâce, beauté, monstruosité se succèdent dans Blanca Nieves. Le conte est totalement sublimé par une image noir & blanc du plus bel effet, et par des acteurs qui maîtrisent leur rôle comme s’ils avaient été créés pour incarner ces personnages.

© Arcadia Motion Pictures

 Ils ont été nombreux à s’attacher au cinéma à l’adaptation de ce conte indémodable. Le premier était un film muet, signé J. Searle Dawley en 1916. Peu avant la guerre, Disney offrait la version la plus connue de toutes. Japonais, américains et portugais se sont disputé la palme du meilleur réalisateur au fil du siècle dernier. Le théâtre, la télévision ont tenté de s’emparer du conte, le parodiant, le dramatisant davantage.

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 L’ombre et la lumière

 Force est de constater que Pablo Berger a su en faire un chef-d’oeuvre absolu, en sachant doser à la perfection ce qu’il fallait de fantastique et de tragique réalité. En acceptant de garder intact le destin épouvantable de cette beauté tant convoitée, le réalisateur s’est emparé pour de bon de cette cruelle histoire. Il a su préserver la noirceur du conte en lui donnant un côté absolument lumineux : la blanche neige de Pablo Berger est sans conteste possible la plus belle et la plus damnée de toutes.

 Blanca Nieves, Pablo Berger,  France Télévisons Distribution,1h41, en DVD et Blu-Ray depuis le 20 juin.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.