Entretien avec Béatrice Wilmos

Dans PILC Mag n°15, Béatrice Wilmos acceptait de répondre à nos questions au sujet de son dernier roman « Le cahier des mots perdus« .

Qu’est-ce qui vous a inspiré Le cahier des mots perdus ?
Au départ, il y a un tableau d’Emil Nolde, Feriengast – ce qui signifie « l’hôte des vacances » –, découvert lors de la rétrospective Nolde au Grand Palais en 2008. Il représente un homme, lisant sous un arbre. Je ne sais pas très bien comment s’est effectué alors une sorte de télescopage entre ce tableau et un ouvrage que je lisais à cette même époque sur l’immigration allemande en France en 1933. En regardant ce tableau, j’ai tout de suite imaginé un exilé allemand, accueilli dans une famille française du sud de la France – région de prédilection des réfugiés antinazis – et qui, dans l’oisiveté forcée de l’exil, ne cessait jamais de lire. A partir de ce personnage, à peine esquissé, j’ai bâti une histoire où se croisent d’autres personnages, d’autres destins.Cela n’a donc rien a voir. Avec votre histoire personnelle ?
Non, rien à voir, pas plus que mes romans précédents – La dernière sonate de l’hiver et L’album de Menzel – qui se passent aussi pendant la guerre mais dont l’action se situe en Allemagne et en Russie. Cela dit, je crois qu’il y a toujours, dans une image, une phrase, une évocation ou dans un trait de caractère d’un personnage, des traces d’une histoire personnelle, à peine perceptibles sans doute, et souvent involontaires.

Trois histoires se superposent dans le roman : celle de la guerre, celle des adultes, et celle qui unit, ou désunit Jeanne à Blanche, sa mère. Qu’avez-vous souhaité dire ?
Plus que « dire » quelque chose, j’ai souhaité raconter une histoire, qui se scinde effectivement en plusieurs récits, avec en toile de fond, la « grande Histoire » : l’avènement du nazisme en Allemagne, la montée des périls – dramatique pour les réfugiés allemands, doublement traqués par la gestapo et la police française – et la première année de la guerre 1939-1945. Je ne m’attarde pas sur les événements historiques en tant que tels. Ils sont là pour créer une tension dans le destin des personnages, exacerber les émotions, les sentiments, ramener toute chose à l’essentiel… Dans ce cadre, le roman privilégie une sorte de récit à deux voix, celui de Blanche et celui de sa fille, Jeanne, récit qui, en fait, raconte la même histoire : celle de Thomas, l’exilé allemand qui lit sous l’arbre, et que Blanche aime depuis l’enfance.

Comment pourriez-vous qualifier Blanche ? Quelle sorte de mère est-elle ? Et quelle sorte de mère serait-elle à notre époque ?
Le personnage de Blanche a considérablement évolué au fur et à mesure que j’écrivais le roman. Elle m’a même un peu échappé. Au début, je voulais raconter l’amour d’une adolescente, Blanche, pour un homme plus âgé qu’elle, Thomas, amour qui résiste au temps et aux aleas de la vie, et demeure intact à l’âge adulte. Et puis, Jeanne, la fille de Blanche, a pris de plus en plus de place, y compris auprès de Thomas. Soudain, Blanche est apparue plus égoïste, plus immature que je ne l’aurais voulu au début. Tout à son amour pour Thomas, elle n’assumait plus son rôle de mère auprès de Jeanne, au point même de l’abandonner dans les rues de Marseille pour suivre l’homme qu’elle aime. C’est sans doute excessif mais… vraisemblable à mon sens. Et aujourd’hui, elle n’aurait pas agi autrement : la passion amoureuse n’est pas une question d’époque.

La passion amoureuse plutôt que la responsabilité et l’amour maternel en quelque sorte. Cela vous gêne que l’on puisse rapprocher ainsi Blanche des mères indignes ?
Oui, cela me gêne. Blanche n’est pas une mère indigne, pas plus que ne le sont celles qui, souvent de façon fugace et réversible, ont préféré à un moment donné leur passion de femme à leur amour de mère. Mais nous sommes dans un roman, le lieu le moins approprié pour juger de la conduite des uns et des autres, si tant est que nous ayons à le faire…

Comment êtes-vous venue à l’écriture ?
Lentement ! Pendant longtemps, je me suis comme interdit à moi-même d’écrire et il m’a été facile pendant des années de trouver des manœuvres dilatoires… Les enfants, le travail, le temps qui manque. Ou de mauvaise bonnes raisons ! Trop de livres, trop d’écrivains, pas de talent, pas d’originalité… Que sais-je encore ! Et puis, un jour, j’ai compris que tout cela ne pesait d’aucun poids dans la balance de mon désir profond d’écrire des histoires, de laisser libre cours à mon imaginaire depuis toujours très présent, voire envahissant ! J’aime beaucoup cette remarque de Varlam Chalamov, écrite dans une lettre qu’il adresse à Boris Pasternak : « Je ne fais aucune comparaiosn entre les artistes, je récuse la notion de hiérarchie. Quelque impressionnante que soit la force d’un autre poète, elle ne me réduira pas au silence. Même si ma vision est exprimée de façon mille fois plus faible, ce n’en est pas moins dit pour la première fois. »

Quels sont les auteurs, les livres qui vous rassurent, ceux qui vous bousculent ?
Les livres qui me rassurent sont ceux que j’ai lus dans l’enfance ou l’adolescence, et jamais cessé de relire. Dont l’univers et la musique me sont familiers et dont je ne me souviens pas de ne les avoir pas connus. Donc ce sont des livres classiques et simples (en apparence !) : Le Grand Meaulnes, les romans de Mary Webb, ceux de George Sand ou des sœurs Brontë, l’Allemand Theodor Fontane… Les livres qui me bousculent sont ceux qui ont une énergie et un souffle tels qu’ils obligent à sortir de soi, à quitter son univers familier, à prendre le large… Là, pêle-mêle, je mettrais Moby Dick, les romans de l’Américain Wallace Stegner, Le Maître et Marguerite de Boulgakov, les poètes russes : Mandelstam, Pasternak et Tsvétaéva, Henry James, et d’autres encore ! La liste n’est pas exhaustive, elle ne peut pas l’être, tant la lecture est aussi affaire de moment et de rencontre.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.