Entretien avec Tristan Savin, Rédacteur en Chef chez Long Cours

Tristan Savin a accepté de répondre à quelques questions pour PILC mag au sujet de l’excellente revue Long Cours qu’il dirige depuis 2 ans. Un magazine qui est aussi jeune, mais aussi vivace que PILC mag, avec un fort esprit d’indépendance et de liberté. A suivre donc…

Copyright Franck Courtes

A quand remonte votre histoire avec Long Cours ?
A fin 2011, soit huit mois avant la sortie du premier numéro, le 15 août 2012. Le projet était déjà bien avancé – mais avec un concept assez différent – et je suis arrivé en cours de route. J’étais dans les murs depuis huit ans (en tant que chroniqueur à Lire, responsable des hors-série et pigiste à l’Express) mais Long Cours était d’abord, sous un autre nom, un magbook sociétal, confié à l’époque à Isabelle Brokman. On a fait appel à moi quand la direction du groupe Express Roularta a décidé de se distinguer des autres mooks en axant celui-ci sur l’évasion : j’avais une expérience du reportage (grâce notamment à Geo) et un carnet d’adresses d’écrivains voyageurs. Mes deux principales passions étant le voyage et la littérature, j’ai peu à peu apporté ce supplément d’âme au projet.

Comment vivez-vous l’aventure au quotidien ?
C’est prenant, et galvanisant. J’ai l’impression d’avoir un puzzle géant sous les yeux : il faut jongler avec les sujets, les destinations, les traductions, les relectures, les auteurs souvent en voyage, les agences photo, les plannings, l’actualité, les contraintes liées aux rubriques, les propositions qui viennent de toutes parts… C’est beaucoup de travail mais toujours très excitant. Je suis un passionné, je rêvais d’une telle revue depuis longtemps, maintenant qu’elle existe je me bats sur tous les fronts pour l’améliorer et perdurer. Il faut être tenace, exigeant, professionnel, se tenir informé en permanence, rencontrer des gens de tous horizons… Nous travaillons avec deux sommaires d’avance : quand nous sortons un numéro, il faut le promouvoir et nous sommes déjà en train de produire le suivant et de préparer le contenu d’un autre numéro qui sortira six mois plus tard… Je me concentre avant tout sur le contenu, c’est mon rôle, mais comme je suis du genre perfectionniste, j’essaye de ne négliger aucun détail, je m’intéresse aussi aux partenariats, à la promotion et à la diffusion – car ce n’est pas tout de faire une belle revue, encore faut-il réussir à la faire connaître au plus grand nombre. Mon principal problème : les journées sont toujours trop courtes. La femme qui partage ma vie se plaint parfois de « bouffer du Long Cours » chaque soir et le week-end (rires). Mais elle est fière du résultat et m’encourage.

Etes-vous à l’origine de tous les sujets, ou certains auteurs/reporters amènent des idées qui sont les bienvenues ?
Il y a les deux cas de figure. Certains reporters ont des idées de sujet très précises et toutes les idées originales sont les bienvenues ! Dans le cas des auteurs (j’entends par là écrivains) nous leur laissons le plus souvent carte blanche. J’ai aussi une longue liste de sujets que je rêve de voir traités, auxquels je réfléchis depuis longtemps, et que je confie à certains en fonction de leurs aptitudes… Nous avons aussi lancé de grandes enquêtes, qui prendront du temps mais promettent des révélations. Depuis le lancement de la revue, de nombreux reporters en herbe nous contactent pour nous suggérer des articles. Il y a parfois de bonnes surprises. En général, ceux qui dénichent les meilleurs sujets sont ceux qui parcourent le monde régulièrement, ils ont déjà fait le tri, instinctivement, et ne proposent pas une énième version d’un sujet déjà traité par les medias.

Comment se passe la collaboration avec toutes ces plumes ?
Très bien ! C’est la partie la plus agréable du travail : rencontrer des auteurs que j’apprécie (comme Sylvain Tesson, Jean-Christophe Rufin, David Fauquemberg, Julien Blanc-Gras, Alain Dugrand, Olivier Weber… Mais il y en aurait bien d’autres à citer), discuter avec eux, réfléchir ensemble au meilleur traitement d’un sujet. Je dialogue également par email avec des écrivains étrangers, par exemple Leonardo Padura à Cuba, Jerome Charyn ou Colum McCann qui m’écrit « hello from New York »… Certains sont très occupés par leurs romans et ne seront disponibles que dans quelques mois, mais tous les auteurs que j’ai contactés apprécient Long Cours (que ce soit sa maquette, sa ligne éditoriale) et la plupart me disent qu’ils attendaient une telle revue depuis longtemps. C’est très encourageant.

Qu’est-ce qui a motivé cette revue au départ, le voyage, l’écriture ? Le partage ? Dites-nous davantage à ce sujet…
L’historique de Long Cours est un peu compliqué à résumer, comme je l’ai dit il n’a pas été tout de suite question d’une revue de voyage, la réflexion au sein du groupe a duré plus de deux ans mais il y avait, dès le départ, la volonté de prendre le temps de réfléchir, d’expliquer le monde actuel, d’apporter des alternatives face à la crise morale de notre vieux continent… La directrice générale du groupe, Corinne Pitavy, a eu entre autres cette intéressante idée d’ utopie « positive », cela nous permet de nous positionner comme une revue porteuse d’espoir, en traitant aussi bien des sujets  économiques ou scientifiques. Au cours des réunions consacrées à Long Cours, chacun apporte, ainsi, des réflexions qui enrichissent le contenu… C’est important, pour un rédacteur en chef, d’avoir des points de vue différents, complémentaires. Une revue, comme un magazine, est un travail d’équipe, elle doit réfléter plusieurs pensées, pas une seule. Long Cours n’est pas « ma » revue, comme l’ont écrit certains confrères, mais la revue d’un groupe de presse dont le navire amiral s’appelle L’Express, qui fête en ce moment ses 60 ans. Long Cours doit d’inspirer de cette riche expérience, en être le complément, le prolongement.

N’est-ce pas une entreprise périlleuse à l’heure où la presse papier est en difficultés ?
C’est peut-être périlleux car cela coûte assez cher à produire (notamment en reportages, en auteurs, en fabrication) mais en même temps, ce genre de revue préfigure un avenir pour la presse papier : c’est à la fois un nouveau modèle économique pour les groupes de presse, un espoir pour les journalistes et une bouffée d’oxygène pour les lecteurs. Notre groupe réfléchit beaucoup à tout cela et a eu le courage – je dirai plutôt l’intelligence visionnaire – de se lancer dans cette aventure pleine de promesses. L’édition est aussi un nouveau territoire à explorer, avec son vivier de lecteurs encore présents et toujours aussi curieux, à une époque où les gens – surtout les jeunes, à cause de l’Internet gratuit – lisent hélas moins de journaux imprimés.

Peut-on considérer Long Cours comme un Mook ?
Je n’aime pas trop ce mot, assez laid et qui sonne trop marketing, je préfère dire « revue » – mais un mook étant un magazine-livre, oui, long Cours se range dans cette catégorie. Cependant, j’estime que nous nous distinguons de la plupart d’entre eux en faisant surtout appel à des écrivains. Il y a une vraie cohérence à proposer des textes à teneur littéraire à des habitués des librairies.

Vous est-il arrivé de dire « non, on ne va pas traiter ce sujet, il est trop périlleux » (politiquement, etc..) ?
Il nous est arrivé de ne pas traiter certains sujets car nous risquions d’être dépassés par l’actu, à cause de notre rythme trimestriel. Mais nous ne nous auto-censurons jamais, du moins je l’espère car cela peut être inconscient (rires). Et nous avons pris le risque de publier une enquête de Roberto Saviano, condamné à mort par la mafia, qui donne des noms de banques ayant blanchi de l’argent sale… J’ai posé la question, par précaution, et la direction de l’Express m’a donné son feu vert. Je n’ai jamais senti la moindre pression d’ordre politique. En revanche, j’ai longuement hésité à commander un reportage sur la Syrie à Gérard de Villiers, l’auteur des SAS, très sulfureux mais réputé pour avoir des informations de première main émanant des services secrets. Il m’a lui-même prévenu qu’il serait très politiquement incorrect s’il écrivait sur le sujet. En substance, en dénonçant la dictature en place on faisait le jeu des islamistes radicaux… J’ai fais un sondage autour de moi, notamment auprès de grands reporters et d’anciens directeurs de journaux, et à l’unanimité ils ont conclu que cela risquait d’être mal perçu par certains lecteurs, donc néfaste pour l’image d’une jeune revue. Nous aurions pu prendre ce risque si nous avions des années d’ancienneté et de reconnaissance…

Quelles sont vos aspirations à long terme ?
Tenir dans la durée, faire mieux à chaque numéro, attirer de jeunes auteurs et dans l’idéal devenir une revue de référence, qui fédère les meilleurs auteurs, reporters, photographes, illustrateurs et enquêteurs de notre époque, tout en jouant le rôle de défricheur. C’est ambitieux, peut-être même présomptueux, mais on ne fait rien d’intéressant sans ambition (sourire)…

Vous-mêmes trouvez vous encore le temps de voyager ?
Hélas non, je refuse des invitations à de nombreux voyages. Je voyage surtout en France, pour la promotion en librairies, participer à des débats, présenter Long Cours dans des salons du livre (Brive, Belfort, Saint-Malo, bientôt Sète, Chambéry…), mais cela vaut la peine, et c’est un autre genre d’expérience quand on est comme moi curieux de tout. J’ai d’ailleurs un écrit un texte à ce sujet, qui vient de paraître dans le recueil L’aventure pour quoi faire ? (Points Seuil). Cela dit, je m’autorise un grand voyage par an, pour décompresser et garder le contact avec le terrain : le dernier était à Tahiti, j’en ai toutefois profité pour faire un reportage, publié ce mois-ci dans Long Cours.

(TS-3/6/13)

Propos receuillis par Stéphanie Joly

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.