Le cahier des mots perdus, Béatrice Wilmos

Nous sommes à Marseille, en 1940. Jeanne se trouve avec sa mère Blanche dans un café lorsque celle-ci est raflée avec leur ami allemand, Thomas. La petite fille se retrouve seule dans une chambre d’hôtel qu’elle a réussi à retrouver tant bien que mal. C’est alors qu’elle se remémore un passé heureux dans la maison familiale où son grand-père Paul veillait sur elles, et où Thomas leur rendait visite, transformant complètement le comportement de Blanche. Elle va ensuite se plonger dans le journal écrit par sa mère, récupéré de justesse avec son sac à main pendant la rafle.

Peu à peu, à travers les souvenirs de Jeanne se dessine l’histoire d’une famille heureuse, vivant paisiblement dans une villa rythmée par la promenade et les repas conviviaux ponctués de la visite de Thomas, le réfugié allemand désormais apatride, depuis qu’il a trahi le Reich. Peu à peu, on comprend que Blanche, qui connaît cet étranger bienveillant depuis l’enfance lui voue une admiration, puis plus tard un amour sans bornes. L’histoire aurait pu se contenter de cela : l’histoire d’amour impossible entre une jeune femme et un homme plus âgé et ravagé par les camps, forcé de partir à l’étranger pour fuir la guerre et les représailles. Mais si Béatrice Wilmos s’était arrêtée à cela, aurait fait de ce roman une banale histoire d’amour… de plus.

Elle en a décidé autrement, en créant le personnage complexe de Blanche, femme enfant échouant en amour, saccageant son rôle de mère : et les deux sont liés. On découvrira plus tard à quel point il est facile de perdre définitivement l’amour en lui sacrifiant son enfant. Ainsi oubliée, jetée, abandonnée, négligée pour un avenir illusoire, Jeanne est alors projetée violemment et définitivement dans le monde des adultes.

Tout aurait pu tourner à l’échec tant le personnage de Blanche semble s’employer à la poursuite du malheur. fort heureusement, l’auteur sauve ce qu’il y a de plus beau à sauver, et ce qu’elle a insidieusement éprouvé tout le long de son roman : l’enfance de Jeanne, sa force, et sa victoire d’enfant-femme.

Un beau roman sur la complexité des rapports mère-fille, sur le pouvoir et la nature de l’amour maternel. Un joli moment de lecture.

Le cahier des mots perdus, Béatrice Wilmos, Belfond, Janvier 2013, 224 pages, 19 euros.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.