Une lampe entre les dents, Chronique athénienne, Christos Chryssopoulos

Au début d’Une lampe entre les dents, l’auteur quitte son appartement et sa page blanche pour aller flâner dans les rues d’Athènes. Ivresse du lecteur qui se dit d’emblée qu’on l’emmène sans préambule en balade. Très vite, on découvre une Athènes dévastée par la crise. Ce ne sont pas que des rideaux abaissés sur des commerces fermés, ce sont des paupières closes sur des corps agenouillés à même la rue, quémandant quelques, pièces pour la plupart. Pour certains il ne s’agit plus là que d’attendre la providence, une main tendue ou le morceau de pain du jour, une discussion peut-être engagée par une personne moins dégoûtée qu’une autre.
Christos Chryssopoulos a fait ce premier pas vers un SDF et c’est tout naturellement que la conversation s’est engagée sur la rapidité avec laquelle tout peut être perdu, sur le regard des autres qui change dès qu’on est une personne de la rue, sur la difficulté de rester propre, et digne, en se battant chaque jour contre la faim, sur l’insurmontable retour en arrière, sur l’impossibilité de se soigner décemment. En bref, sur tout ce que l’on a perdu, y compris l’espoir de retrouver un peu, sans comprendre comment et pourquoi cela a pu arriver.

Christos Chryssopoulos ne serait pas l’écrivain brillant et perspicace que l’on connaît s’il ne donnait pas quelques pistes sur ces causes, il faillirait et perdrait de notre estime : il n’en est rien. Il n’accuse ni la crise, ni les gens, ni son pays. Mais objectivement, il fait le décompte de quelques mauvaises donnes, soulignant à quel point il est facile de changer de regard et d’opinion selon l’angle que l’on adopte : un peu comme cette main «qui implore, ou qui symbolise la victoire» qu’évoque Pialat dans son cours métrage L’amour existe.

Ce qu’il fouille surtout, c’est le rapport entre la flânerie et l’écriture. En quelque sorte le rapport que l’écrivain entretient avec sa pensée et son corps en mouvement. Pour cela, il évoque bien volontiers Autoportrait de l’auteur en coureur de fond, de Murakami. La crise qui a touché et touche encore Athènes et la Grèce n’a pas, à priori, de rapport avec cet échange. Et pourtant, il est arrivé un jour qu’un écrivain se penche durant plusieurs jours de promenade sur le monde pour en tirer la matière d’un essai débordant de personnalités diverses et touchantes. Ce n’est peut-être pas un hasard si ce livre est publié juste après La destruction du Parthénon, un roman fantasmant comme son nom l’indique l’anéantissement du symbole de la démocratie. C’est en tout cas un témoignage intelligent et utile, qui mène le lecteur sur les chemins de la réflexion.

Une lampe entre les dents, Chronique athénienne, Christos Chryssopoulos, Actes Sud, Février 2013, 128 pages, 16,80 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.