Autopsie des ombres, Xavier Boissel

Il faut entrer dans Autopsie des ombres comme en terre inconnue, se faire l’explorateur attentif que nous propose de suivre Xavier Boissel, se glisser dans sa peau et se laisser surprendre par ce destin singulier qui est le sien.

Il s’agit d’un narrateur qui fait la guerre sans la faire. Etrange mission que celle de préserver un lieu déserté d’une éventuelle contamination sanitaire, en achevant de liquider le peu de vie qui l’habite encore : les animaux errants. Etrange vision que celle d’un couple figé dans son étreinte en décomposition, pour l’éternité. Indicible retour à une réalité fade et matérielle qui ne parvient pas à masquer le souvenir. Il semble que lorsqu’on a vu la guerre de près, même sans vraiment l’avoir touchée, on la ramène avec soi : le gouffre se creuse alors entre soi et ceux qui ne perçoivent les conflits que par les médias. Que sait-on vraiment de la réalité qui nous est rapportée ?

«Ce à quoi il aspire par-dessus tout, c’est disparaître, non pas mourir, mais disparaître.»

Xavier Boissel ne nous invite pas à contempler le désastre d’un homme qui se morfond, qui court à sa perte parce qu’il ne peut plus vivre. Le casque bleu semble au contraire animé par un instinct de survie qui, s’il lui dicte de fuir, ne lui dicte pas moins d’agir.

 «Dans sa retraite indivise et muette, comme l’animal, ajusté au monde, il a cherché à vivre, c’est à dire à s’éprouver».

Plus que tout, ce texte respire le calme, ce qui contraste avec l’idée que l’on se fait de la guerre : ce calme aurait pu être insupportable, déchirant. Il n’en est rien. Le propos de Xavier Boissel n’est pas d’attirer l’attention sur le bruit et la fureur, mais bien de montrer qu’il existe autre chose dans la guerre, qui n’est en rien comparable avec une effusion. L’élimination des animaux errants est un symbole plutôt fort : il faut déloger l’animal, le buter, non pour s’en faire un trophée ou un civet, mais pour terminer quelque chose qui a commencé ailleurs, et peine à se terminer.

«On s’habitude à tout, même à la potence».

Autopsie des ombres est un constat sensible sur la perception des événements qui nous entourent, mais aussi une manière de s’interroger sur ce que nous sommes au quotidien, et dans des situations extraordinaires, devenues banales pour certains, malgré leur horreur. Le désir du narrateur n’est pas moins que de revenir à sa place, se ré-encrer dans une vie dépouillée d’un changement qui n’aurait pas du se produire en lui. Sa démarche va au-delà du remords, du regret, et de la pitié. L’autopsie, si elle est bien faite, doit mener à une reconstruction. Celle de Xavier Boissel est une perfection.

Autopsie des ombres, Xavier Boissel, Inculte, 154 pages, août 2013, 14 euros.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.