Entretien avec Jay-Jay Johanson

C’est le mardi 25 juin que je me dirige vers une célèbre maison de disques pour enregistrer un entretien avec lui. Les journalistes se sont bousculés à la porte d’une petite pièce afin de l’interroger depuis la veille au matin. A raison d’une demie heure par jour, il y a de quoi devenir fou. Je suis la dernière.
Après un peu d’attente, on me dit que c’est à moi, et que je dispose d’une demie heure, ce qui est plutôt pas mal pour faire une belle interview quand il s’agit de poser quelques questions à un si bel artiste, dans l’intimité d’une pièce fermée et ensoleillée. C’est le premier soleil d’été d’ailleurs.
Le chanteur m’accueille, au sens propre du terme, avec un sourire radieux et amical. Il se prête au jeu de l’interrogatoire avec une dextérité et une bienveillance qui font chaud au coeur. A-t-il conscience qu’il est admiré ici en France ? Et notamment par la personne qui se présente à lui en ce moment même dans un anglais plutôt préjudiciable ?
Il s’exprime pour sa part avec un tact et une gentillesse à fleur de peau, comme ses textes, comme ses mélodies, et répond avec une régularité qui rappelle volontiers quelques rythmes de Poison. Impossible de ne pas être ensorcelée.
Rencontre avec le crooner norvégien le plus hitchockien de sa génération, Jay Jay Johanson, qui sera au Trianon le 11 décembre prochain et en tournée dans toute la France.

Jay Jay Johanson by Laura Delicata

Paris-ci la Culture : Comment situez-vous cet album parmi les autres, hormis qu’il soit le dernier en date ?
Je pense que mon public reconnaîtra ma voix, mon écriture, et les thèmes dont je parle. Mes paroles et mes mélodies sont plus ou moins les mêmes depuis les débuts. C’est le style Jay Jay je pense ! C’est davantage dans la production et les arrangements que j’essaie de développer différentes choses. La dernière chanson que nous avons enregistrée sur l’album Spellbound, Dilemma a été la seule chanson sur laquelle nous avons mis beaucoup de percussions et c’est ce titre qui a inspiré le style du nouvel album. Tout de suite après, on a commencé à enregistrer Cockroach et c’est pour cette raison qu’il y a beaucoup de percussions sur l’album. Je pense que les gens ne seront pas vraiment surpris par ce dernier disque, ils retrouveront d’ailleurs certains sons graves que j’avais utilisés dans Poison. Dans les trois premiers albums on avait davantage travaillé avec des samples, c’est ce que nous ne faisons plus aujourd’hui car nous souhaitons improviser et expérimenter d’autres choses.


Le premier titre, Coïncidence, m’a fait penser à Trauma. Est-ce un hasard ou bien une suite ?
Oui c’est une coïncidence. Coïncidence est exactement le premier titre sur lequel on a utilisé le même genre de percussions que sur Dilemma. Le titre commence par ce rythme et j’ai simplement ajouté le synthé et un peu vocalises.  Trauma, si je me souviens bien, était bien plus riche et surtout, c’était une chanson très sombre, très très sombre, dure, plus bruyante. Coïncidence a un tempo plus rapide, que je n’avais pas vraiment exploré avant, plus rapide que la plupart de mes titres, mais sans être pour autant de la Dance.

Vous changez de look pratiquement à chaque album, pourquoi cette manie ?
Vraiment, vous croyez ? Je pense que j’ai changé de look une fois. C’est la seule fois où j’ai travaillé avec un coiffeur, pour la séance de shooting où je me suis teint les cheveux en orange… mais deux semaines plus tard la couleur était partie et j’étais redevenu comme d’habitude.
Je pense que pour les gens qui me voient sur des photos tous les deux ou trois ans, on peut dire que j’ai changé mais je pense qu’aujourd’hui je parais exactement comme… bon, d’accord, je suis plus vieux ! Mais je pense vraiment ressembler à ce que j’étais sur les pochettes de Whiskey, Tattoo., et Poison, je suis le même que sur The Long Term Physical Effects Are Not Yet Known, je ressemblais à ça sur Rush. Il y a seulement sur Antenna où je m’étais amusé, et après j’ai laissé mes cheveux et ma barbe pousser donc ils étaient un peu long sur Self-Portrait et encore plus long sur Spellbound mais là, je les ai à nouveau courts.


Vous savez, je travaille depuis 18 ans et je pense que beaucoup d’artistes qui travaillent sur une si longue période changent forcément mais ça concerne tout le monde, j’imagine que vous étiez différente il y a 18 ans…

Beaucoup de gens parlent de moi comme d’un caméléon mais moi quand je pense à un caméléon, je pense plutôt à des gens comme David Bowie, ou des gens qui aiment changer de style, ce qui n’est pas mon cas. Quand je monte sur scène, j’ai les mêmes vêtements que ceux que j’ai enfilé le matin, je ne mets pas une heure à me préparer, n’ai pas de costume de scène, je suis plutôt naturel. Je connais quelques artistes qui s’habillent vraiment pour la scène, des gens pour qui la mode est importante : pour moi ce qui est essentiel, c’est ma voix, mes paroles, et ma musique. C’est ce sur quoi je me concentre, le reste est une manière d’emballer les choses.

On sait que vous avez participé à l’album de C2C, si vous deviez chanter avec un chanteur ou une chanteuse en France, ce serait qui ?
C’est amusant que vous me demandiez ça, parce que le premier concert que j’ai donné en France, à Paris, c’était à l’Européen. Françoise Hardy était dans la salle et elle est venue me voir en coulisses après le concert. Je ne connaissais pas beaucoup son travail mais j’avais entendu son album La Question, de 1971 et qui est vraiment fantastique. C’était tellement incroyable de voir cette belle femme venir me voir en loges, j’aurais adoré travailler avec elle un jour. Mais il y a quelques années j’ai contacté mon label pour voir s’ils pouvaient trouver son manager, ils l’ont trouvé, et celui-ci m’a envoyé un mail qui disait « Françoise Hardy veut que vous l’appeliez, voici son numéro de portable ». Mais j’ai pas encore osé l’appeler car je ne sais pas trop quoi lui dire. Mais ! J’ai son numéro de portable, et un jour, quand j’aurai suffisamment confiance en moi je pourrai l’appeler et lui demander  si on peut faire un duo ensemble.

Mais elle est toujours formidable.

C’est drôle, car quand j’ai fait mon album Tattoo j’ai composé un duo et j’ai demandé à Vanessa Paradis de le chanter avec moi. Elle m’avait dit oui. On avait réservé un studio, mais elle est allée au ski et s’est cassé la jambe (6 fractures !). Elle a été hospitalisée assez longtemps. Nous avions tout planifié et le label avait préparé tout un plan de com ! C’est comme ça  que j’ai appelé Valérie Leulliot du groupe Autour de Lucie.  Mais je peux toujours imaginer faire quelque chose avec Vanessa. Elle est très cool, on s’est rencontrés quelques fois. Il y a pas mal de chanteuses françaises avec qui je pourrais chanter, des jeunes ou des plus expérimentées. Mais ce sont deux chanteuses avec lesquelles je pourrais imaginer chanter.


Mylène Farmer ?
C’est intéressant que vous la mentionniez parce qu’en 1999, nous étions presque en pour-parler pour envisager un travail en commun parce que j’ai beaucoup aimé ce qu’elle a fait, mais depuis ces dix dernières années je ne suis plus aussi fan de son travail. Elle est devenue un peu trop extravertie…  Elle a toujours été un peu bizarre, mais disons qu’entre la moitié des années 80 et la fin des années 90, elle était bizarre d’une intéressante manière, c’était mystérieux, c’était ça que j’aimais. Aujourd’hui, je n’ai plus l’impression que le mystère est encore là. Peut-être que beaucoup de mes fans sont également fans de Mylène Farmer et seront déçus que je dise ça, mais je crois qu’elle a vraiment perdu de son aura mystique. Donc non, je n’ai pas vraiment pensé à l’appeler. De toute façon peut-être qu’elle refuserait de faire un duo avec moi. Disons qu’il y en a d’autres que j’appellerais avant de l’appeler elle.

Qu’est-ce que Dry Bones ? Un exercice de style ou un jeu ?
Dry Bones est en fait une chanson qui a plus de cent ans ! C’était une chanson qui était chantée par un esclave aux Etats-Unis à l’époque où les Noirs ont commencé à arriver aux US, c’est devenu un négro-spiritual. Le premier enregistrement de cette chanson remonte aux années 20, presque 100 ans. Mon père, qui était un fan absolu de jazz avait un disque sur lequel figurait un enregistrement de cette chanson. Je pense que ce disque datait des années 40, et quand j’étais enfant et que j’ai entendu cette chanson à travers le mur de ma chambre, elle m’est restée dans la tête. La chanson parlait de comment Dieu avait créé l’homme et comment il avait emboité son squelette. C’était à la fois étrange et dramatique, mais en même temps il y avait un ton positif, un peu éducatif aussi.

C’était resté dans ma tête depuis mon enfance, et un jour, en studio pour enregistrer Coackroach, les musiciens m’ont dit « Tu viens Jay Jay, on va manger on a trop faim » et j’ai dit « non non, je vais rester là, je vais prendre un café », et je suis donc resté tout seul pendant une heure, ce qui est très rare car en général je ne suis jamais tout seul. Et j’ai appuyé sur le bouton d’enregistrement et je me suis mis à chanter cette chanson que j’avais dans la tête depuis l’enfance, et j’ai fait ces quatre prises de voix et quand les gars sont revenus je leur ai dit : « écoutez ce que j’ai fait pendant votre absence », ils ont dit : « oh mais c’est génial, c’est tellement particulier… »

Mais en même temps, la base de ma créativité, c’est surtout le jazz et pas mal d’influences. On sent des influences Vaudou, de la Nouvelle-Orléans… je pense que Dry Bones est très proche de mon coeur et quelque chose comme la base de ma créativité en quelque sorte. Les gens du Label ont aimé, et du coup c’était sympa aussi de le faire apparaître comme une respiration, une pause au milieu de l’album, sinon, ça aurait pu être un peu lourd.

Prévoyez-vous de faire des concerts ailleurs qu’à Paris, en France ?
Oui, on sera en tournée en décembre. La dernière tournée, nous sommes allés dans dix villes différentes. Dans les années 90 je faisais plutôt une trentaine de dates, c’était tellement bien !

La tournée est en train de se préparer, et nous avons fixé des dates pour Lyon, Paris et la suite va se construire… et j’aimerais qu’on puisse avoir une dizaine de dates, jouer dans une dizaine de villes. Bien sûr, j’adorerais faire 35 dates comme dans les années 90. Je n’ai pas vraiment le temps d’être aussi présent en France mais j’adorerais pouvoir le faire. J’aimerais beaucoup retourner dans des villes comme Sète… il y a tellement de villes sympas où on est allés, où j’aimerais retourner et qu’on a un peu négligées..

Je connais des gens qui voudraient vous voir à Nantes !
Ah oui ! Nantes est géniale ! J’aimerais beaucoup y retourner. Je me souviens avant la tournée de Poison, en 2000, on avait répété une semaine à Nantes et je connais pas mal de musiciens nantais… C2C sont de Nantes… Si je me souviens bien, Katherine, Dominique A, Françoise Breut… c’est vrai, ça fait longtemps qu’on a pas joué là-bas. Shit ! Je dois retourner à Nantes ! J’adore cet endroit. Je vais appeler les gens du label pour fixer ça. Il y a de belles destinations bien sûr, si ça n’a pas changé. J’aimerais aussi retourner à Toulouse, Marseille, Montpellier… et bien sûr en Bretagne : Rennes, Saint Malo… Lille aussi ! bien sûr ! J’adore la France !


Et le public français ?
Ah ! C’est mon public favori, bien sûr ! Pour moi, c’est très clair que ma carrière a débuté en France. Ce sont les Français qui me connaissent le mieux, c’est ceux qui m’ont vu évoluer. C’est vraiment difficile, spécialement aujourd’hui, d’avoir un public fidèle parce que les jeunes particulièrement, aujourd’hui avec internet, ils ont accès à tout, tout de suite.

Si tu aimes quelque chose cette semaine, tu aimeras autre chose la semaine suivante. Il y a presque quelque chose de futile là-dedans. Dans les années 90, quand j’ai commencé à construire ma carrière en France, c’était devenu quelque chose de solide entre mon public et moi, ce qui n’est pas facile, c’est précieuse et je suis vraiment heureux et fier de ça. C’est vraiment super de voir que, par exemple quand j’ai fait mon concert en avril au Café de la Danse, j’ai pu reconnaître des visages que je n’avais pas vus depuis 10 ans… ils ont grandi, comme moi j’ai mûri aussi, j’ai vraiment des fans qui m’ont suivi pendant toutes ces années. Mais en même temps, je vois d’autres visages, nouveaux qui m’ont découvert il n’y a pas longtemps, et c’est génial aussi ! Bien sûr, le public français est celui que je préfère !
Même si bien sûr c’est cool d’aller à Mexico, et de voir ces jeunes filles au premier rang ! Pour moi qui me suis arrêté pendant longtemps, c’est super de voir que j’ai aussi du nouveau public partout dans le monde.

Pouvez-vous nous parler du titre « So Tell The Girls That I’am Back in Town » ?
Je me souviens, en 1994, quand j’ai écrit la chanson The Girl I Love is Gone, c’est la première fois où je me suis dit que j’avais atteint un niveau dans l’écriture qui faisait que j’étais fier de moi. La première fois où je me suis dit « wow, j’aimerais continuer à écrire comme ça, je voudrais faire que ce soit ça, mon style ». A ce moment-là j’étais peut-être un peu trop timide pour m’imaginer chanter ça sur scène, et je m’imaginais que quelqu’un d’autre pourrait la chanter.

C’est après avoir écrit The Girl I Love is Gone qu’est née l’écriture de So Tell The Girls That I’m Back in Town, qui est un peu la seconde chanson que j’ai écrite.

Je vivais à Stockholm… vous savez je suis originaire d’une petite ville de 7000 habitants et je suis arrivé à Stockholm en 1981. Pour moi c’était une grande ville alors qu’elle n’est pas si énorme, mais c’était incroyable pour moi. J’ai passé l’été 85 sur la côte ouest et le dernier jour de mes vacances, alors que j’allais rentrer à Stockholm, je me suis dit : ça serait génial s’il y avait des gens qui attendaient mon retour à Stockholm, qui seraient là pour m’accueillir quand je reviendrais là-bas, qui voudraient être avec moi. Mais bien sûr, c’était les pensées d’un jeune homme solitaire et ça aurait été tellement bien si ça avait été le cas. Quand je suis rentré, il n’y avait personne. C’était seulement comme un fantasme, qu’il y ait plein de filles pour m’accueillir à mon retour. Pour moi c’est une chanson vraiment triste sur la solitude, sur l’envie d’être populaire, d’être aimé, d’avoir plein d’amis. Je l’ai écrite tout seul dans le train en rentrant des vacances.

Quand nous avons commencé à enregistrer cette chanson dans le studio, j’avais apporté plein de matière. J’avais ma collection de vinyles, des rythmes de James Brown, des cordes d’Enio Morricone, on a un peu mélangé tout ça, et c’est devenu une belle part du monde en quelque sorte. Je suis très fier de cette chanson et je ne pourrai jamais copier ce style, revenir en arrière, et tenter de refaire la même chose. C’est trop lié à ce moment de ma vie, qui fait partie du passé.

Quand vous écrivez un album comme Cockroach, quel est le mode de fabrication ? Vous vous isolez ?
Oui, bien sûr ! J’ai besoin d’être seul pour créer la musique et les mélodies. Après, quand on produit et qu’on arrange l’album, j’ai besoin de mes musiciens et même parfois de ma famille aussi. Mais le processus de création est quelque chose que je ne peux faire que lorsque je suis seul. J’écris souvent aussi quand je suis dans des aéroports, dans des chambres d’hôtel, quand je suis en voyage. J’ai effectivement beaucoup de temps tout seul pour écrire.

Vous savez quand je suis avec ma famille et mes amis je suis très heureux, je m’amuse, mais c’est vraiment quand je suis seul que peut émerger la mélancolie nécessaire à l’écriture, quand justement ma famille me manque. La solitude est définitivement quelque chose d’indispensable dans le processus d’écriture.

Mais le plus gros travail dans la création d’un disque est ce qui se fait avec les amis et les musiciens. C’est le moment où l’on habille les paroles et la musique, pour les parer des meilleurs atours.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.