Entretien avec Xavier Boissel

Xavier Boissel est revenu avec nous sur son expérience de l’écriture, et sur ses deux livres parus chez Inculte : Paris est un leurre, et Autopsie des ombres.

D’où est partie l’idée de ce premier roman ?
Une anecdote confiée par un proche : lors de la chute de l’enclave de Bihac en 1994, les soldats français de la Forpronu furent chargés – pour endiguer une éventuelle épidémie  – de liquider tous les animaux errants dans la ville désertée par ses habitants… Ce fut la seule fois qu’il firent parler leurs armes…

Comment avez-vous ressenti la transition entre l’essai (Paris est un leurre) et le roman ?
Le « pont » entre ces deux livres est assez simple : dans les deux cas, j’ai brodé une trame à partir du motif de la guerre, celle de 1914-1918 d’une part, le conflit en ex-Yougoslavie d’autre part. Ce qui m’a intéressé dans les deux cas, c’est l’expérience de la déréalisation de la guerre : celle du simulacre dans mon essai Paris est un leurre, celle du personnage principal dans Autopsie des ombres… Cette déréalisation est aussi sensible dans la dérive psycho-géographique qui est retranscrite dans l’essai que dans la divagation du personnage dans le territoire français. Il y va là donc d’une extension du motif de la guerre, dont j’ai à chaque fois tenté d’exploiter et d’explorer la puissance allégorique…

Pouvez-vous nous parler des différences entre les deux procédés d’écriture ?
A priori, il s’agit de deux régimes d’écriture très différents, sinon, incompatibles ; mais là encore, le lien est simple à faire : Paris est un leurre est un livre qui se situe au carrefour de plusieurs disciplines (Histoire, sociologie, anthropologie urbaine… ), mais ce nomadisme herméneutique est bien souvent perturbé par des échappées poétiques ; l’écriture d’Autopsie des ombres est elle aussi très hétérogène, puisque je ne cesse de procéder par une série de décrochements (typographiques, énonciatifs, stylistiques etc… ), et là encore, il s’agit de trouver une forme qui se tienne aux frontières de plusieurs genres ; enfin, le roman comporte beaucoup d’éléments théoriques, mais en quelques sortes « narrativisés » par la fiction. Dans les deux, je cherche à trouver une sorte de matérialité du monde qui nous échappe, et cela passe par le travail de la langue. Prenons un exemple concret : dans le roman, je suis très précis dans la description des armes. D’aucuns y ont vu une forme d’afféterie, ce qui n’est pas vraiment ma préoccupation : ces descriptions ont une fonction opérationnelle et narrative… Se contenter de parler d’armes de façon évanescente, ce serait pour moi rester complice de la déréalisation que je viens d’évoquer…

Vous attendiez-vous au succès de Paris est un leurre ?
Disons que c’est un succès d’estime… Mais pour vous répondre, je vous avoue que la réception de ce petit livre m’a un peu surpris – et ravi aussi…

Avez-vous gardé le Dictionnaire œconomique dont vous parlez dans Paris est un leurre ?
Oui. C’est mon ami Didier Vivien, le photographe avec lequel j’ai fait cette dérive psychogéographique dans la forêt de Saint-Germain, qui l’a gardé ; il l’a fait sécher chez lui, dans un premier temps, car le livre était imbibé d’eau ; il le conserve précieusement dans ses archives.

Quel est votre rapport à l’écriture en dehors de ces deux expériences ?
J’écris depuis l’adolescence. J’ai commencé d’abord par écrire de la poésie ; j’ai ensuite amorcé pas mal de choses, des embryons de récits, de proses poétiques. J’ai même écrit un roman noir… Mais tout cela ne m’a jamais vraiment satisfait. écrire selon moi ne peut être dissocié de la lecture, et comme je suis aussi un lecteur de théorie (critique, principalement), je voulais intégrer cet élément là, sans trahir un projet qui est d’abord littéraire ; dans mon esprit, écrire/lire ont une corrélation très intime – cela se traduit par exemple dans l’usage – inflationnel – que je fais de la citation.

Justement, ne pensez-vous pas qu’il est difficile de s’affranchir de ses lectures quand on écrit ? (je parle du style, de la fluidité dans l’écriture) « On me disait dernièrement : je n’aime pas lire des romans de journalistes. Ils ne savent pas écrire… » Que pensez-vous de cela ?
Dans un premier temps, oui ; sur un plan stylistique, tout ce que j’ai écrit relevait, jusqu’à un certain moment, du mimétisme. Et ensuite, j’ai tenté de m’affranchir de certaines obsessions, par d’autres biais. C’est la fameuse phrase de Malraux : l’écriture est « conquête du style sur le pastiche ». Maintenant, il me semble difficile de ne pas se départir de certaines influences ; il y a forcément des réminiscences stylistiques dans ce que l’on écrit, et cela me semble valable pour tous les écrivains. Un exemple parmi des dizaines d’autres : l’usage du discours indirect libre chez Proust, qui vient directement de Flaubert. Quant aux romans écrits par des journalistes, je n’en lis pas.

Maintenant, avez-vous envie de poursuivre l’aventure de l’écriture du côté du roman ? Si oui, parlerez-vous encore de guerres ?
J’ai quelques idées en tête, mais dans l’immédiat, je n’ai pas de projet romanesque précis ; du reste, j’aimerais revenir à la théorie, mais peut-être d’une façon plus poétique. Quant à la guerre, j’aimerais un peu en sortir, et peut-être aborder des sujets plus légers, même si ce motif est central dans ma réflexion sur le monde tel qu’il ne va pas.

Que pensez-vous du rôle de l’ONU aujourd’hui dans le conflit en Syrie ?
L’ONU à l’origine a été créée pour maintenir la paix dans le monde… Cette visée était universelle ; d’une certaine manière, c’est une institution kantienne. On peut affirmer qu’elle a peu ou prou rempli son rôle pendant la Guerre froide. Aujourd’hui, les bouleversements géopolitiques, le cynisme ambiant et les alliances de circonstances limitent terriblement sa marche de manœuvre ; l’ONU est donc – à l’instar de beaucoup d’institutions -, comme le géant de la fable : une puissance entravée ; c’est une instance frappée par l’inertie, exclusivement bureaucratique, neutralisée par sa propre puissance, et réduite à un simple rôle d’expertise.

Que pensez-vous que la littérature puisse apporter à notre société aujourd’hui ? Quels rôles peuvent encore avoir les écrivains à notre époque ?
Votre question est très difficile ; tout d’abord parce que la littérature a perdu depuis un bon moment son magistère ; cette perte d’autorité symbolique s’est aussi accompagnée d’une forme de dissolution de la littérature dans tous les autres supports. Ce phénomène a été observé il y a une quarantaine d’années par Hans Magnus Enzensberger lors d’une conférence qu’il a prononcée à New York : le privilège que connaissait jadis la littérature s’est effrité, elle s’est dissoute comme un cachet de médicament dans l’eau… éparse,  cependant, elle continue d’exister, le résidu, le dépôt qu’elle laisse est certes fragile, mais tenace… Pour répondre plus directement à votre question, je ne pense pas que la littérature puisse apporter quoi que ce soit à la société, disons sur un plan collectif ; je pense que le modeste pouvoir qui lui reste réside dans sa capacité à ébranler les lecteurs ; l’expérience de la littérature, c’est d’abord un langage qui propose un autre découpage du monde. Elle induit un autre rapport au monde, une nouvelle forme de perception, ou de sensibilité. C’est peut-être en cela qu’elle est vraiment politique…

Si vous deviez conseiller vos derniers coups de cœur littéraires ?
Incontestablement, La Conjuration de Philippe Vasset ; c’est LE grand livre de cette rentrée. Vasset est un écrivain aussi important que Perec. Il restera.

Propos recueillis par Stéphanie Joly

Note de PILC : on est désormais plongés dans l’oeuvre de Philippe Vasset…

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.