Kinderzimmer, de Valentine Goby

Kinderzimmer raconte l’histoire de Mila, résistante déportée au camp de Ravensbrück durant la seconde guerre mondiale. Elle y a emporté avec elle la probable cause de sa perte : au camp de la mort, elle apporte un enfant dont elle devrait devenir mère. Alors qu’elle n’y voit que la cause de sa mort prochaine, elle va découvrir qu’au milieu de l’enfer se trouve la «chambre des enfants», une sorte de maternité de fortune où sont entassés les bébés qui naissent dans le camp. Coûte que coûte, elle va alors s’accrocher à la vie…
On pourrait reprocher à Valentine Goby d’avoir voulu combiner ingénieusement deux ingrédients (la maternité, les camps) pour faire de son roman sinon un best-seller, au moins l’un des plus intrigants de la rentrée littéraire. On pourrait donc s’exclamer «Diantre ! Pourquoi ne pas avoir fait un essai ?» «Diable ! Laissons les témoignages aux vrais témoins.» Il est en effet périlleux de parler d’un des camps les plus tristement célèbres de la folie nazie : le camp de travail de Ravensbrück réservé aux femmes, lequel, sans être un camp d’extermination, n’en reste pas moins un camp de la mort.


Il est d’autant plus courageux de construire une fiction, de transposer dans l’univers romanesque, un fait particulièrement méconnu et extraordinaire. Courageux, d’abord, parce que l’auteur qui le premier se jette dans une telle entreprise prend le risque de réveiller des âmes dont le souvenir s’est tu depuis bien longtemps.
Courageux, ensuite, parce qu’il n’est pas si simple, comme certains le pensent trop vite, et ce, même quand on a du talent, de romancer des faits aussi graves, de porter, d’abord en soi, puis à la connaissance du monde, des faits oubliés ou cachés. Tout cela bien sûr avec chevillé au corps la peur du faux-pas, celle de décevoir : car l’on n’imagine pas cette peur dissoute par la certitude du succès.
Ensuite, il y aurait quelque chose de presque pervers à jalouser publiquement Kinderzimmer, surtout au nom d’une prétendue usurpation, ou d’un profitable misérabilisme latent. Pourquoi ? Parce que c’est souvent grâce à la littérature, grâce à la fiction, que les gens sont touchés par les événements – passés ou présents-, et qu’ils en comprennent vraiment la teneur et les enjeux. A-t-on reproché à Didier Decoin son roman sur l’histoire de Kitty Genovèse ? On en a fait un film ! Certes, nous ne sommes pas ici dans le domaine du fait divers. A-t-on reproché à Hugo son «Souvenir de la nuit du 4» ? Bien, Kinderzimmer n’est pas un poème.

On reprochera encore à l’auteur d’avoir touché à la Shoah : ce n’est pas le cas, que l’on ne s’y méprenne pas. En réalité, Kinderzimmer va chercher au coeur du camp de concentration ce peu de lumière, complètement inattendu dans un tel lieu. Il faudrait être fou ou aveugle pour ne pas voir que Kinderzimmer est l’oeuvre d’une plume creusant dans les ténèbres à la recherche de l’espoir.  Il faudrait ne pas avoir lu Charlotte Delbo pour ignorer que Valentine Goby emploie le juste ton. Kinderzimmer n’est ni un essai, ni un témoignage : il ne prétend à aucun autre statut que celui d’un roman obscur et lumineux, qui rend hommage aux femmes et aux enfants de l’enfer, malgré ce que l’Histoire lui insuffle de crudité, de cruauté. Sans aucun doute l’une des plus belles réussites de cette rentrée.

Kinderzimmer, Valentine Goby, Actes Sud, Août 2013.

 

 

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.