La Nostalgie Heureuse, d’Amélie Nothomb

Sans doute dira-t-on qu’Amélie Nothomb a toujours été prompte à verser dans l’autofiction. Ce n’est pas tout à fait faux. Chaque fois ou presque qu’elle l’a fait, elle a parlé du Japon. C’est vrai également. Cette fois cependant, elle revient sur sa dernière visite du pays à l’occasion du tournage d’un reportage intitulé Amélie Nothomb, une vie entre deux eaux. A cette occasion elle est retournée sur l’île nippone après seize années d’absence pour y rencontrer notamment son ex-fiancé (dont vous pouvez connaître le sort dans Ni d’Eve ni d’Adam), mais aussi sa nounou.
«Tout ce que l’on aime devient une fiction» nous dit Amélie Nothomb. Or, s’il est bien quelqu’un dont on peut se méfier justement, c’est d’Amélie Nothomb et de ses formules. Nous serions plutôt tentés de comprendre l’inverse, particulièrement dans sa Nostalgie heureuse, c’est à dire que tout ce que l’on aime vraiment, n’est pas fictionnable. Pour nous, chez Amélie Nothomb, la véritable fiction, ce sont ses dialogues. Précisément.
Dans ce dernier ouvrage, il y en a étrangement peu, ce qui n’est pas du tout l’habitude de l’auteur qui nous régale d’habitude de cet exercice qu’elle manie avec une dextérité et une rhétorique déconcertantes (et hilarantes).
A cela, il y aurait peut-être deux ou trois raisons : d’abord celle de se retrouver dans un pays où dire n’est ni un usage ni une habitude, et l’on sait qu’Amélie Nothomb se soucie plus que quiconque des convenances : son éducation fait qu’elle se comporte comme une nippone. La seconde raison serait qu’elle se retrouve publiquement (puisqu’elle est filmée durant cette expérience, et que peu de place est laissée à l’intimité) dans un contexte émotionnel qui favorise le mutisme. Quand bien même elle ferait des efforts pour trouver de quoi nous faire rire, ce ne serait peut-être ni conforme à son état d’esprit, ni très à propos.
La troisième raison s’explique par la présence des dialogues dans les moments où elle se retrouve seule avec Rinri, qui rappelons-le a déjà fait l’objet d’un roman à lui tout seul. Seul Rinri n’a pu être filmé par l’équipe de tournage. On pourrait en déduire : soit qu’il n’existe pas vraiment. Soit qu’il est le grand amour d’Amélie Nothomb, le plus fictionnel, puisque le seul qui donne vraiment lieu à des dialogues tels qu’on les connait dans Nostalgie heureuse. Alors tout le reste de l’ouvrage ne serait en aucun cas une fiction : et Amélie Nothomb chercherait à nous duper. En vérité, Nostalgie heureuse serait son ouvrage le plus sérieux, le plus impliqué, le plus tendre, le plus vrai, en un mot : le plus sincère. Comment croire qu’il s’agit d’un roman ? Une partie seulement d’un livre suffit à faire de lui un roman… c’est là toute l’astuce. Changez une vérité, et tout devient fiction.

Le moment le plus émouvant est celui bien sûr où elle revoit sa nounou. Malheureusement, c’est un moment si intense qu’il en devient indicible. Vous n’aurez qu’à lire son livre. Sinon, vous pouvez vous brancher sur France 5 le 19 septembre à 21h40 et voir le reportage. Non, décidément, s’il est bien un roman qui brise le cercle des habitudes d’Amélie Nothomb, c’est bien La nostalgie heureuse. Un cru très émouvant.

La nostalgie heureuse, Amélie Nothomb, Albin Michel, Aout 2013, 162 pages, 16,50 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.