Mathusalem sur le fil, de Jean-Louis Bailly

En octobre 2010, Jean-Louis Bailly publiait chez l’Arbre vengeur un livre que nous avions déjà fort apprécié intitulé Vers la poussière. Dans cet ouvrage, il décomposait ce qui se décomposait, étudiant les moindres traits d’un pianiste vieillissant parti pour finir en découdre avec la mort d’une bien curieuse manière, presque aristocratique.


Avec Mathusalem sur le fil, l’auteur parvient à décrire la course effrénée de deux vieillards sur un cent mètres, en plus de 150 pages. Pour ainsi dire, cette course ressemble à s’y méprendre aux ralentis de super Jammie, les rides et les bretelles en plus, les dents en moins. La décrépitude semble être un des sujets favoris de Jean-Louis Bailly, tout comme la décomposition des choses, des mouvements et des pensées. Comment ne pas penser alors à Beckett, lui qui tire toujours tout vers la fin sans jamais y arriver ? Lui qui avait l’obsession des vieux compères perpétuellement en querelle ? Il y a bien de cela, chez Pierre et Roger, et depuis la plus tendre enfance : ce sur quoi l’auteur ne tarde pas à revenir, puisqu’il faut bien occuper cette course infinie vers l’arrivée, et l’agrémenter de quelques souvenirs.
Comprenez bien : pendant cette course extraordinairement lente, l’un des deux coureurs s’arrête pour respirer, chute, selon un certain angle s’entend, repart avec un malencontreux désavantage… et l’on se régale de l’absurderie des détails procurés par l’auteur, qui dit nous épargner, bigre, alors qu’il s’amuse incontestablement, se joue de nous.
Pour parfaire son ouvrage, l’auteur convie même un photographe imaginaire. C’est dire s’il aime décrire les choses, fantasmant des instantanés où le miracle ce produit soudain : alors que la couse aurait pu être décrite comme un instantané à elle toute seule (rappelons-le, une éternité pour parcourir 100 mètres tout de même), les photos animent les personnages, les mettent en mouvement : on imagine le muscle huilé (et flétri) qui remue (roule) sous les rides de la cuisse, la joue qui palpite (laisse penser qu’un dentier va tomber), que le fil de la ligne d’arrivée va se briser…
Il n’y a que le talent et un amour des mots insensé pour expliquer cette prouesse littéraire : parvenir à ne pas ennuyer le lecteur un seul instant alors qu’un simple badaud aurait déjà tourné les talons devant la scène… qui bien sûr est surréaliste, trop propice à la décortication. Quelle est donc cette imagination magique qui permet à Jean-Louis Bailly de rendre des personnages aussi détestables que le pianiste de Vers la poussière, ou bien Roger et Pierre aussi détestables, et aussi touchant à la fois ? Aussi immobiles et aussi fascinants ? Quelle est donc cette obsession pour la torture du corps aussi que l’on retrouve dans ces deux romans ?

Mathusalem sur le fil, Jean-Louis Bailly, Editions l’Arbre vengeur, Mars 2013, 156 pages, 12 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.