La chasse, de Carlos Saura

La chasse possède la double qualité d’être à la fois le premier grand chef-d’oeuvre de Carlos Saura, et d’être l’un de ses films les moins connus. Récompensé par l’Ours d’argent du meilleur réalisateur au Festival de Berlin en 1966, le film est produit par Elias Querejeta.


L’histoire : José invite ses trois amis Paco, Luis et Enrique à une partie de chasse sur son domaine, tenu par Juan, un vieux fermier claudiquant. Chacun est habité par ses propres soucis, taraudé par ses propres démons, et la partie de chasse va se dérouler sous un soleil de plomb propice aux dérapages…

Surtout connu pour son film Cria Cuervos (1975) le réalisateur commence ici par soigner son introduction : deux furets en cage sont exposés en gros plan, en un long plan séquence rendu plus inquiétant encore par la musique qui le porte. On peine à croire qu’il ne s’agit pas déjà d’une allusion au régime franquiste : débusqueur, bête de chasse, le furet est emprisonné comme les espagnols ont pu l’être pendant quarante longues années. Le son tiendra un rôle de premier choix durant tout le long métrage, prenant tantôt des allures hitchcockiennes, tantôt des airs saint tropeziens, tout cela au gré d’un réalisateur qui prend plaisir à angoisser son spectateur, et malmener ses personnages.
Chacun aura en effet sa part de ridicule, mais aussi sa part de gloire dans ce qui semble être une journée consacrée à l’effrayante envie de vengeance d’hommes humiliés par la guerre. Le lapin est pris pour cible, et l’on tient ici l’une des plus longues et inquiétantes séquence d’abattage du siècle. Là encore, difficile de ne pas traduire la scène en métaphore de la condition espagnole qui rappelons-le  est encore le contexte du film d’un réalisateur qui n’a pas attendu la fin du régime pour en faire la critique.


La maîtrise dont il fait preuve pour amener ses personnages et l’intrigue à se dévoiler est déconcertante. Quatre hommes qui ressemblent à des cow-boys à s’y méprendre mesurent leur virilité, leur talent de tueur et surtout leur résistance à la sécheresse et à la chaleur. En ceci, le film rappelle La flèche dans le ciel, épisode 15 de la saison 1 de la Quatrième dimension (Stuart Rosenberg), où les rescapés d’un vol de la NASA couraient à la rencontre de la folie sur une planète inconnue totalement aride.
Tout est ici propice à l’angoisse et l’aliénation : plans rapprochés sur des visages tordus de douleur à cause de la chaleur, ruisselant de sueur, bande son implacable, dialogues savamment croisés entre les conversations qui deviennent multiples… on ne sait d’où vient le danger, à l’image de ce lapin tapi dans son terrier… et Carlos Saura nous tient et nous fascine tandis qu’il nous amène vers un dénouement d’une extrême brutalité.
Et puis comme dans toute partie de chasse qui se veut initiatique, il y a cette petite touche d’espoir qui laisse penser que le réalisateur envisageait déjà une porte de sortie pour son pays dévasté, une autre voie pour sa jeunesse.
Le film est d’une efficacité renversante, d’un culot monstre à la mesure de la carrière du grand cinéaste qui montre ici un pays qui se bat contre lui-même.
Carlos Saura n’épargne décidément rien ni personne dans La chasse. Pas même les morts qui se sont autrefois terrés au fond d’un trou, espérant échapper comme nul autre à son triste destin, en vain.

Un chef-d’oeuvre actuellement au cinéma, depuis le 9 octobre 2013.
Visiter le site d’Allociné ici pour connaître les horaires des séances.

La chasse, Carlos Saura, 1965, en version restaurée en salles grâce à Tamasa distribution.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.