La vie d’Adèle, de Abdellatif Kechiche

A corps et à cris

Adèle, quinze ans, une adolescente comme les autres, partagée entre ses amis, sa famille, ses angoisses et son mal de vivre. Elle sort alors avec Thomas, parce qu’il le faut, parce que son entourage le veut. Mais très vite, elle croise Emma, troublante jeune femme aux cheveux bleus, avec qui elle entame une liaison torride. D’adolescente elle devient femme, les années passent et la vie continue pour le meilleur et pour le pire…

 

Accords…

On ne peut pas aimer La vie d’Adèle…Pas pour ce que le film est devenu. Bête de festival, source de polémique, trop crû, pour certains trop « politique » et source de discorde entre le réalisateur et l’une des interprètes principales…
Pourtant quand le film remporte la Palme d’or au dernier festival de Cannes, son auteur Abdelattif Kechiche reçoit une consécration méritée au vu du travail accompli sur le long-métrage. Le metteur en scène de La graine et le mulet et de L’esquive accouche en effet ici d’un magistral portrait de femmes porté par deux actrices en état de grâce. Focus.

Adèle est une élève comme les autres ni forcément plus studieuse, douée ou dissipée. Elle se consacre principalement à la littérature oubliant un morne quotidien familial à l’image des scènes de dîner au son d’un jeu télévisé où seul l’aspect culinaire est prépondérant. Entre deux dialogues d’adolescents, Kechiche parsème les premières montées de désir physiquement et intellectuellement, le tout symbolisé par les mots de Marivaux. Adèle est une élève comme les autres, oui surtout quand Kechiche déplace sa caméra successivement sur chaque membre de la classe n’accordant à aucun d’entre eux une quelconque prédominance. Car Kechiche veut avant tout montrer une histoire comme les autres et non pas marginaliser ses protagonistes dans un énième portrait social. Rendre ordinaire une histoire extraordinaire ou rendre extraordinaire une histoire ordinaire, voilà la force du récit de Kechiche. Les éléments sont en place, les modèles prêts, le maître de cérémonie devenu peintre peut dessiner les contours d’une toile aussi brûlante que naturelle.

Et désaccords

Malgré ce que pourrait laisser penser le pitch de départ, La vie d’Adèle n’est en rien une réflexion sur la recherche d’identité sexuelle. Contrairement à Naissance des pieuvres de Céline Sciamma, Kechiche délaisse rapidement le sujet pour délivrer une bouleversante histoire d’amour, d’une simplicité déconcertante et aux formes dévorantes, l’histoire d’une passion aussi destructrice que constructrice.
Histoire d’amour car le film n’est finalement rythmé que par des éléments d’un classicisme éprouvé ; la rencontre, d’abord furtive, la séduction, la communion, l’érosion des sentiments puis l’implosion. Mais à ce jeu de l’amour et du hasard, Kechiche déroute, détonne. D’abord par la rencontre, à la croisée d’un feu, contrastant après la vaine tentative de Thomas dans le bus. Cette scène rappelle les mots de Soderbergh dans Hors d’atteinte. Clooney évoquait alors les rencontres manquées, les regards subreptices, comment le fait d’aborder l’autre pouvait ou non changer sa vie.

Ensuite par la communion des chairs qui a fait couler beaucoup d’encre. D’une grande crudité, les scènes de sexe se rapprochent des nus et de leur naturel, tant la peinture tient une place importante dans l’histoire.

Erosion des sentiments, perte du désir ensuite, à l’image du changement physique d’Emma. Elle perd sa chevelure bleutée pour redevenir blonde, et comme beaucoup de couples, elle et sa compagne souffrent irrémédiablement du manque de communication.
Au final, implosion, temps des larmes, des regrets, l’arrêt sur image, Adèle si proche et si loin, sur le trottoir du retour.

La vie d’Adèle n’oublie pas cependant, à l’image du titre, qu’au-delà de l’histoire d’amour, on découvre surtout la vie simple d’une jeune femme d’aujourd’hui. Elle ne cesse de se nourrir pour grandir, des plats familiaux au corps de son amante, puise sa vigueur auprès de l’innocence retrouvée au sein de son métier. On voit alors une femme qui se cherche, et pas seulement sexuellement comme on aurait pu l’imaginer de prime abord. Kechiche filme alors toujours au plus près, sa caméra jamais loin, à l’épaule pour suivre le rythme effréné de ses protagonistes, ou adepte de gros plans fixes, instantanés maîtrisés comme les toiles d’Emma. En revanche, il ne cherche jamais à embellir la vérité, comme les mensonges éventés narrés tout du long, mettant ses actrices à fleur de peau. Les larmes n’ont pas à être belles car la douleur ne l’est pas.

Non on ne peut pas aimer La vie d’Adèle aujourd’hui. Tranche de vie ordinaire filmée par un réalisateur extraordinaire, le film nous rappelle sans cesse nos propres peurs, nos propres obsessions, angoisses et autres désirs, bref nos moments d’apprentissage. La vie d’Adèle n’est pas un chef d’œuvre mais plutôt une expérience vécue au quotidien sur pellicule, la nôtre en somme. Non Kechiche ne signe pas une toile de maître mais plutôt une peinture naturelle et authentique. Beaucoup plus ardu et au final tellement plus vrai.

Film français d’Abdelatiff Kechiche, avec Léa Seydoux, Adèle Exarchopoulos, Salim Kechicouche. Durée 2h59. Date de sortie 9 octobre 2013

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre