Le chemin des morts, de François Sureau

On ne saura pas si François Sureau livre ici un récit absolument vécu ou si Le chemin des morts est le fruit de son imagination stimulée par son métier d’avocat à Paris. Peu importe. C’est un récit unique et à portée universelle.

Le narrateur est fraîchement diplômé de l’école de la magistrature et après avoir officié au contentieux du remembrement rural, il accepte un poste à la commission des recours des réfugiés. Nous sommes dans les années 80, et le régime franquiste est tombé depuis peu, redonnant en apparence du moins les couleurs de la démocratie à une Espagne ravagée par la guerre.
La commission des recours des réfugiés a pour charge d’examiner les demandes d’asile de ces hommes qui l’ont trouvé jusque là sur le territoire français, et qui désormais n’ont à priori plus de raison de résider dans l’hexagone en tant que réfugiés, puisque leur pays est prêt à les accueillir à nouveau.
Seulement les apparences sont trompeuses et si l’Espagne repart tant bien que mal sur de meilleures bases, les activistes basques mènent encore leur combat en arrière-plan. Outre le fait qu’il faut bien sûr beaucoup de discernement à un juge pour appréhender la véracité de ce qui lui est rapporté par le demandeur, il convient, à l’heure où la loi n’autorise plus ces anciens réfugiés à rester à l’abri, de jauger si leur expulsion les met réellement en danger ou non, comme ils semblent le dire. En d’autres termes, des juges ont eu ce choix à faire concernant des hommes, dans les années 80 : prolonger l’accord d’asile ou condamner à une mort certaine.

Il n’a pas fallu plus de 60 pages à François Sureau pour rendre compte de cette position difficile qu’ils ont tenu un jour.
Le récit est dépourvu de tout superflu, explorant avec déterminisme les ficelles d’un droit qui peut parfois ignorer l’individu pour les intérêts de la patrie, exposant aussi la difficulté du jugement placé en miroir d’une conscience mise en sourdine. Ce jugement qui prend presque toute la place est d’autant plus frappant qu’il met beaucoup plus en jeu qu’un simple intérêt personnel, ou qu’un malheureux problème politique. Il est tout cela à la fois, rendu impossible et d’autant plus tranchant face à un homme qui absout d’emblée ceux qui le condamnent et le mènent au chemin des morts.
C’est un récit implacable et dénué de sentimentalisme, sans non plus inutilement ajouter de noirceur à ce qui le rend si sombre. Ou la justesse en littérature…

Le chemin des morts, François Sureau, Gallimard, 64 pages, Septembre 2013, 7,50 €

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.