Mort d’un cycliste, de Juan Antonio Bardem

Epouse d’un riche industriel, Maria-José (Lucia Bosé) est la maîtresse d’un intellectuel, professeur d’université, Juan (Alberto Closas). Au cours d’une balade en voiture, les deux amants vont renverser un cycliste. La femme, qui était au volant, prend rapidement la décision de s’enfuir.

Le film s’ouvre sur cette scène dramatique, sans s’attarder plus en amont sur l’histoire qui lie les deux amants. Une manière abrupte de plonger le spectateur dans le vif du sujet : nous ne sommes pas devant l’écran pour assister à une histoire d’amour, mais à ce qui peut séparer deux êtres qui seront touchés par ce drame d’une manière tout à fait différente : chez Juan Antonio Bardem, c’est l’homme qui culpabilise, tandis que Madame a peur d’un scandale qui pourrait éclabousser… son mariage.
Tout le film repose ainsi sur ce qui unit désormais le couple : faut-il ou non aller se dénoncer ? Comment échapper aux suspicions ? Y avait-il un témoin ? Ou comment faire basculer subitement deux amoureux dans l’horreur d’une mort qui leur est étrangère et qui va pourtant habiter chaque minute de leur vie désormais, et faire que la noirceur envahisse leur monde auparavant si lumineux.

Alfredo Fraile, à la photo, fait preuve d’un art assez convainquant en la matière : le film est un savant mélange d’ombres et de lumières. Le film prend des allures hitchcockiennes lorsque la peur d’être déchue socialement se lit sur le visage de Maria-José.

Le film est sans doute une critique de la société espagnole à l’époque (1955), mais avant tout celle de la bourgeoisie : l’homme renversé et probablement mort est en fait un ouvrier qui laisse une famille démunie, et les bourgeois s’inquiètent d’être déchus socialement… à cause d’un homme fauché dont la mort pourrait bien mettre à jour… un adultère ! L’importance des événements s’inverse dans une logique complètement folle et inhumaine et ce sera ainsi jusqu’à la fin : les bourgeois vivants opposés aux pauvres morts dans un drame psychologique intense.

Le film est ainsi mené intrigue battante jusqu’au dénouement, dans une tension qui va crescendo sans répit puisqu’on s’en doute, les deux amants ne pourront dormir sur leurs deux oreilles bien longtemps. Le suspens est habilement maintenu car Bardem connaît les ficelles, et il utilise à merveille les rouages de la paranoïa.  Chaque scène a par ailleurs son utilité et noue davantage les relations des protagonistes à mesure qu’ils s’approchent des solutions qu’ils envisagent chacun de leur côté, bien évidemment différentes.

Le coup de maître de Bardem est peut-être dans ce dénouement dont on ne peut pas tout dévoiler, mais qui consiste à faire renoncer à la possession celui qui pense démériter, et s’enfoncer dans la folie et la monstruosité celui qui pensait échapper à l’humiliation. Malgré tout, Bardem a un sens inné de la morale et c’est dans la dernière scène que l’on trouve une sorte de métaphore de Saint Pierre, qui décidera si oui ou non il faut faire subir le même sort à ceux qui ont pêché.

Un régal d’une habileté élégante, qu’on revoit avec plaisir dans cette version restaurée proposée par Tamasa.

Mort d’un Cycliste, film espagnol de Juan Antonio Bardem, 1955, avec Lucia Bosé, Alberto Closas, Otello Toso, etc… 1h28, N&B.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.