Voyage au bout de l’enfer, de Michael Cimino

Once upon a time in America

1968. Mike, Steven, Nick, Stan et Axel appartiennent à une petite communauté d’immigrés russes, vivent à Clairton en Pennsylvanie, et travaillent dans la même usine de sidérurgie.  Quand trois d’entre eux partent pour le Viet Nam, ils ignorent que leurs liens et leur vies seront définitivement bouleversés.

Une consécration avant la chute

Quand Michael Cimino entreprend la réalisation de Voyage au bout de l’enfer, deux ans seulement se sont écoulés depuis le départ des forces américaines de Saïgon. Une polémique enfle et les incertitudes sur la qualité du projet sont de mise, après le traumatisme laissé par le conflit dans l’esprit du public. Cimino lui-même, est aux commandes de son second long métrage (c’est un peu léger pour certains)  et tout laisse à penser qu’il n’a pas les épaules pour supporter un film d’une telle envergure. Pourtant c’est sans compter sur sa précédente collaboration avec Clint Eastwood pour Le canardeur, et ses scénarios de qualité ( Silent Running et Magnum Force) qui l’ont révélé au sein de la profession.

D’ailleurs, les producteurs lui ont accordé un budget colossal pour l’époque avec une simple présentation orale du script. Doté de ces moyens, il recrute Robert De Niro en vogue depuis sa prestation dans Taxi Driver, et donne des rôles de choix aux quasi débutants Christopher Walken et Meryl Streep. Au bout du compte, le film connut un véritable triomphe et reçut cinq oscars dont celui du meilleur film et du meilleur réalisateur pour Cimino. Cependant, cela n’empêcha pas une certaine partie de la critique et quelques personnalités d’Hollywood, Jane Fonda en tête, d’invectiver à tort le cinéaste, attribuant au film une inexistante idéologie fasciste. Pourtant, le film encouragea grandement l’Amérique à s’interroger sur la réinsertion de ses vétérans et le trauma enduré durant le conflit. Certaines rumeurs laissent à penser que le mémorial de Washington doit sa construction en partie au film de Cimino.

Au final, ce dernier goûte alors à la période la plus faste de sa carrière avant la mise au ban publique et l’échec commercial injuste de La porte du paradis deux ans plus tard.

Trente-cinq ans après, c’est un plaisir de (re)découvrir en tout cas ce chef d’œuvre en version restaurée, la qualité de l’image est au rendez-vous malgré une qualité sonore que l’on aurait aimé un peu plus pêchue. Un bon travail en tout cas effectué une nouvelle fois par Carlotta.

Des rites et des hommes

Avant d’être un film de guerre, Voyage au bout de l’enfer est avant tout une histoire d’hommes. D’ailleurs Cimino lui-même décrit son œuvre comme une histoire sur des gens, pas comme un énième film sur un conflit. Une histoire d’hommes où les liens sont mis en avant dès le départ à travers une exposition simple et forte. Les cinq amis travaillent dans la même usine, se retrouvent au même bar où ils entament en chœur une chanson de Frankie Valli et partent ensemble chasser le cerf (d’où le titre original The Deer Hunter beaucoup plus approprié que le titre français plus tapageur mais moins subtil).  Tous sont issus de la même communauté russe, et à partir de là Cimino développe une thématique chère à ses yeux, qu’il reprendra avec La porte du paradis et L’année du dragon, celle de l’intégration des immigrés au sein de la société américaine. Qu’est-ce qu’être américain finalement, comment le devient on et comment le ressent on ? Cimino répond à cette question à demi- mot à travers les horreurs vécues par ses protagonistes et conclut par un God bless America, contrastant avec le Can’t Take my eyes from you de Frankie Valli qui unissait ses personnages au départ. Comme le béret vert au mariage, chacun tente de croire encore au rêve américain après le cauchemar du combat.

Cauchemar représenté avec maestria par Cimino ; en lieu et place de filmer les combats, le cinéaste décrit la barbarie du moment à travers les tortures endurées des uns et des autres pendant vingt-cinq minutes choc. La sécheresse de ton et la qualité du cut gratifient cette partie d’une puissance d’évocation rarement égalée. A peine on quitte Clairton et la fin de la lune de miel qu’on se retrouve plongé au cœur d’un spectacle d’une rare cruauté. On y voit un Mike à demi conscient assister à l’exécution en règle d’un groupe de réfugiés dans une trappe puis d’une femme et de son enfant. Peu de scènes de ce style pourtant, mais suffisamment choc pour que le contraste avec les minutes précédentes bouleverse définitivement le spectateur. Cimino filme ici les grands espaces non pas avec le lyrisme d’un John Ford ou un Anthony Mann, mais crûment, la nature devient ici poisseuse, inquiétante et surtout un refuge pour l’ennemi. Un tour de force visuel.

Enfin, il faut dénoter surtout la puissance du symbolisme chez Cimino incarné par les rites qui rythment le long métrage et chapitrent habilement le film. Film en trois actes, Voyage au bout de l’enfer, voit sa communauté unie pour un mariage (où Cimino fait preuve de virtuosité par un travelling impressionnant au départ), divisée par la guerre  (incarnée par le « rite » de la roulette russe) et réunie de nouveau par un enterrement. Le chiffre trois par ailleurs revient sans cesse ; trois actes effectivement, trois rites, trois amis partent au front et avec leur sort on découvre les trois visages de la guerre. On en revient presque intact, horriblement mutilé ou on y laisse la vie…
Expérience traumatisante, œuvre d’une simplicité déconcertante capable de rassembler toutes les questions de l’existence, le film de Cimino est une invitation à la vie et à la mort dont on ne ressort pas indemne. Plus qu’un film culte, plus qu’un chef d’œuvre, Voyage au bout de l’enfer est encore aujourd’hui une icône essentielle du septième art.

Film américain de Michael Cimino avec Robert de Niro, Christopher Walken et John Savage, Meryl Streep. 1978. Durée 3h02. Ressortie le 23 octobre 2013

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About François Verstraete

François VERSTRAETE, spécialiste des cultures obliques (manga, comics, SF, JdR, JCC, MMorpg) et du cinéma de genre