A l’aide ou le rapport W, de Emmanuelle Heidseick

Passionnée des questions politiques et sociales, journaliste depuis 15 ans, Emmanuelle Heidsieck, publie chez Inculte un quatrième roman dans lequel elle propose d’imaginer un avenir proche de nous pour le moins étonnant. A la manière d’un Ray Bradbury peut-être, elle nous emmène au coeur d’une dystopie où l’ADS est devenu un délit passible de prison et d’amendes démesurées. Qu’est-ce que l’ADS ? C’est la propension à s’adonner à l’aide, au don, et au service sans contrepartie financière.
Ainsi, un professeur de droit est arrêté sans ménagement à son domicile, devant ses voisins, emmené de force et menotté pour avoir prodigué quelques conseils juridiques  à son entourage, gracieusement.

«Je vais finir ma vie en prison ?»

L’homme s’interroge ainsi et nous sommes bien loin de croire à son innocence, persuadés que nous sommes au contraire qu’il a commis un acte monstrueux. L’auteur nous convie alors sur les lieux de la rédaction du rapport «W» à la direction de l’ADS. Il faut un certain temps à l’esprit pour savoir de quoi il s’agit, pour saisir toute l’absurdité d’un tel monde, pour peu qu’on n’ait pas lu la quatrième de couverture. On ne comprend pas d’abord, puis on part d’une franche rigolade en se disant que l’auteur a bien orchestré sa surprise, avec son air absolument sérieux : l’écriture est en effet assez sèche, brute de fonctionnaire, appliquée à catégoriser les tenants et les aboutissants de rapport voué à l’enfer social.

Deux hommes sont censés rédiger ce rapport dans le plus grand secret pour le présenter à leur hiérarchie. D’emblée, ils ne sont pas heureux de travailler ensemble : le premier est un jeune cadre dynamique aux dents longues, narcissique et fier de lui. Le second se demande parfois ce qu’il fait là, et il est entendu qu’ils n’apprécient pas de travailler ensemble. Ainsi serait peut-être résumée cette affaire de destruction massive du lien social : nous avons là le bon, la brute, et le néant entre les deux.
Aider les autres, c’est mal. Donner un conseil, écouter un ami se plaindre de ses problèmes, c’est voler le salaire potentiel d’un analyste ou d’un conseiller. C’est donc interdit par la loi, car devenu dangereux pour l’économie. Que dire de ce voisin qui construit un petit muret pour arranger sa copropriété tout en ayant conscience qu’il risque sans doute une lourde condamnation… et qui finira par être dénoncé par ses voisins, non contents du geste et asservis qu’ils sont à une loi kafkaïenne : ou comment illustrer l’aliénation et l’abrutissement des masses par la peur.
Emmanuelle Heidsieck invente ici un monde effrayant, mais plus effrayante encore est cette idée qui nous vient parfois à l’esprit : finalement, nous ne sommes pas si éloignés de ce monde-là. Non, pas tant que cela.
A l’aide ou le rapport W, Emmanuelle Heidseick, Inculte, Aout 2013, 144 pages, 14 euros.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.