La Marche, de Nabil Ben Yadir

Par où commencer ? Le début sans doute. Ce contexte terrifiant du début des années 80, où le racisme avançait à visage découvert, et où la persécution des arabes menait à des bavures et dérapages meurtriers. Un jeune de la cité des Minguettes (Rhône), en 1983, se fait tirer dessus par un policier. C’est la bavure de trop, et il décide de créer le mouvement des marcheurs, avec un prêtre catholique à ses côtés, et quelques amis. Ensemble, ils commencent à marcher vers Paris, en traversant 55 villes sur leur chemin. Cette marche fut renommée par les médias à l’époque «marche des beurs».

Cela fait juste 30 ans, et Nabil Ben Yadir réalise aujourd’hui un long-métrage bouleversant sur cet événement qui a changé beaucoup de choses en France.

 «A l’époque, tuer un arabe, 

ce n’était pas bien grave»

 En voyant le film aujourd’hui, en 2013, et justement au moment où le racisme semble s’afficher publiquement, on serait tenté de dire que rien n’a réellement changé. La différence, c’est qu’aujourd’hui les magistrats jugent les crimes racistes, alors que ces affaires n’atteignaient même pas les tribunaux il y a 30 ans de cela. Chacun jugera, avec ses convictions du degré de ce changement.

Au-delà de cette dimension raciale et politique, le film montre que des gens d’appartenance religieuse différentes sont prêtes à marcher ensemble contre l’injustice. En cela, le film est d’une force incontestable : le réalisateur y maîtrise son timing à la perfection. L’avancée est d’abord pesante, oppressante aussi lorsque le groupe se trouve confronté à des agressions, quand bien même leur démarche est pacifiste. Le tempo de la marche est réglé sur celui du mental des marcheurs et de leur nombre. Plus ils sont nombreux (ils étaient plus de 100 000 à leur arrivée à Paris), plus le film prend de la puissance. Devant une telle solidarité, impossible de retenir l’émotion qui nous saisit, surtout lorsqu’on se souvient de l’ambiance qui régnait en région parisienne dans ces années-là.

Le point de départ étant la bavure d’un policier, on pourrait croire à l’écueil du parti pris sans contrepoint. Nabil Ben Yadir ne tombe pas dans ce piège, grâce à un Malik Zidi (le flic) dont la prestation est irréprochable. Même Jamel Debbouze, qui pourrait énerver dans l’éternel rôle du cabot est intéressant : délinquant mineur, prêt à sacrifier l’entreprise de ses camarades… il est l’un des dangers de cette marche, qui risque d’imploser à cause de ses bêtises.

Dans La marche, on a un panel de dix rôles principaux, ce qui est proprement exceptionnel. Tous méritaient ce titre : leurs jeux se répondent parfaitement. On ne peut que saluer la prestation de Lubna Azabal, (Incendies, Prix génie de la meilleure actrice) ou encore celle de Nader Boussandel. Ne pas oublier également la musique signée Stephen Warbeck.

Un autre point fort du film réside dans le fait que la marche ne fasse pas l’unanimité dans le groupe, ce qui était probablement le cas à l’époque. Les discussions entre les différents membres permanents de la marche sont d’une teneur plus que convaincante, et plutôt bien rythmés eux aussi.

 Bien sûr, le film comporte ses moments de violence et d’émotion, mais ce qu’on retient d’abord de ce film époustouflant, c’est cette bouffée d’oxygène qui nous envahit quand les marcheurs arrivent à Paris pour être soutenus et accueillis, cette solidarité d’un peuple qui se distingue très clairement des minorités haineuses qui sèment le trouble et l’injustice. S’il avait été vivant, on aurait bien vu Coluche dans ce film, ou derrière la caméra. Le film voulait parler d’égalité et de fraternité : il nous en rappelle les fondements avec fermeté.

 La marche, film français de Nabil Ben Yadir, avec Olivier Gourmet, Tewfik Jallab, Vincent Rottiers, Lubna Azabal, M’Barek Belkouk, Charlotte Le Bon, Hafsia Herzi, Nader Boussandel, Malik Zidi…

 

 

 

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.