Au revoir là-haut, Pierre Lemaître [Goncourt 2013]

Pour son entrée sur les terres du roman, Pierre Lemaitre a choisi d’installer ses personnages dans l’univers douloureux et traumatisant de la première guerre mondiale, qui réduisit de moitié la population française en quatre années de barbarie. Il ne s’agit pas d’un énième roman sur ce conflit terriblement meurtrier du début du siècle dernier, nous explique l’auteur. Il s’agit d’un roman sur une poignée de vétérans liés par un secret inavouable, et sur leur devenir dans la France d’après-guerre. Il avoue volontiers également avoir utilisé peu ou proue les mêmes techniques d’écriture que pour le polar. Ainsi retrouve-t-on deux poilus tentant bien que mal de survivre malgré un secret qui les empêtre dans d’innombrables privations, et en premier lieu pour l’un d’entre eux, celui à la reconnaissance, celui d’avoir une identité, et même un visage.

©Thierry Rajic / Figure

L’incroyable vraisemblance du roman
Au revoir là-haut est un roman picaresque vraisemblable. Pourquoi ? Parce que Pierre Lemaitre n’ajoute rien à l’horreur qui existait en réalité dans la vie des vétérans. De la guerre elle-même à son traumatisme en passant par la difficulté de se relever dans un pays qui grouille de profiteurs de guerre, un pays qui assume mal ses guerriers : tout y est, et il n’y avait rien à ajouter. Pierre Lemaitre s’en est abstenu, s’est contenté d’une poignée de personnages pour alimenter son roman, et à eux seuls, ces personnages suffisaient à illustrer toute la société d’après-guerre. C’est d’une habilité remarquable, comme l’est aussi sa manière de s’appuyer sur ces mêmes personnages pour faire avancer son intrigue. Selon lui, il n’y a pas d’histoire sans personnage, et l’inverse n’est pas toujours vrai. Voyons.

Les anti-héros sont des ratés, les crapules sont des héros
En effet, nous avons ici trois personnages principaux dépeints de cette manière : Edouard, jeune fougueux, fils de riche, en guerre contre son père avant d’être enrôlé, dessinateur sensible, capricieux au possible et qui court vers le néant ; Albert, reconnaissant, culpabilisé, maladroit, faible et pourtant prêt à tout pour s’affranchir de cette reconnaissance et de cette culpabilité qui le rongent, s’enfonçant du pire qu’il peut dans les ennuis, toujours entre deux feux ; et Henri, le beau capitaine, à qui tout réussit même la guerre, puisqu’il s’en sort avec femme, honneurs, argent et société véreuse. A lui seul il représente l’industrie d’après-guerre, le saccage qui s’ensuivit de la mémoire des morts et de la dignité des survivants. Son empire fructifie à mesure que les morts se putréfient.
Ces personnages, donc, sont d’une force incroyable : tant par leur naïveté, leur insouciance que par leur monstruosité. Il ne faut cependant pas se méprendre car aucun d’entre eux n’est une caricature, hormis peut-être des seconds rôles, dans un jeu bon enfant, ce qui les rend d’ailleurs drôles à certains moments, et terriblement monstrueux à leur tour, par conséquent. Albert, Edouard et Henri amènent chacun leur vision et leur expérience de cette histoire, car il s’agit bien de lier ici trois personnages dans une histoire formidablement romanesque. On dirait que ces trois-là portent Au revoir là-haut sur leurs épaules, et chacun à leur manière, chacun dans son rôle, désastreux, calamiteux, ou terrifiant, chacun assure et personne ne faillit, ce qui tient bien évidemment du talent de l’auteur.

Au revoir là-haut : un récit populaire
Il y a aussi cet Etat que personne ne peut défendre tant son échec est éloquent, car en réalité, si la guerre est gagnée, le terrain reste à jamais miné par des tombeaux innombrables, pillés de surcroît, trop petits ce faisant, girons de de la honte lorsqu’il s’agit d’inhumer les ennemis auxquels il faut bien fournir une sépulture, aussi. Un Etat impuissant qui cherche à se racheter en dressant des monuments de gloire, de mémoire, quand il s’agit de reconstruire des vies, des familles, des souvenirs et des gueules. En cela, consciemment ou non, Pierre Lemaitre se place du côté du peuple, dénonçant avec habileté ce qui a peut-être définitivement enterré la confiance de celui-ci : à savoir un marché juteux du profit de guerre, un fâcheux laisser-faire dont on ne pourra jamais assez se repentir, une énorme boulette que la Seconde Guerre mondiale n’effacera pas non plus, puisque d’autres bévues, telles que la collaboration, auront lieu également. Nous sommes, quelle que soit l’époque, gouvernés par un Etat qui jette son peuple dans les guerres sans savoir les gérer, ni avant, ni pendant, ni après. Ou c’est trop, ou c’est pas assez. Les conséquences sont à la démesure de la guerre elle-même.

Un roman déjà apprécié du public
C’est peut-être pour cette raison qu’avant de recevoir le Goncourt, Ô combien mérité, le livre était déjà un succès, il était déjà populaire, et d’ailleurs : il s’agit d’un roman populaire. Ni d’une tranche d’histoire, ni d’un ouvrage spécialement érudit, bien que son écriture ait certainement demandé beaucoup de documentation, il s’agit avant tout d’un roman formidable, et remarquablement écrit, conçu pour le plaisir de la lecture, le plaisir de suivre des personnages dans leur aventure, le plaisir de la découverte. Il contient tout cela à la fois, et pas une seconde d’ennui, pas une once de mauvais esprit.

Le roman d’un auteur de polars
Pour la première fois, le Goncourt reconnaît l’écriture d’un auteur issu du polar. C’est ce qui faisait partir Pierre Lemaitre, à priori, avec un léger handicap, un je ne sait quoi d’illégitime peut-être, et c’est par la force de son roman qu’il a finalement franchi une à une les étapes de cette incroyable ascension vers le prix. C’est une belle reconnaissance qui doit faire du bien à l’auteur, mais aussi au prix lui-même, l’ouvrant vers d’autres horizons.

Au revoir là-haut est probablement le roman de la rentrée, et à plus d’un titre : par sa portée universelle, par son succès, mais aussi au regard de son exigence, ce qui n’est pas, de manière innée un gage de succès assuré aujourd’hui. C’est une réussite en tout cas qui mérite de marquer tous les esprits pour longtemps.

Au revoir là-haut, Pierre Lemaitre, Albin Michel, Aout 2013, Prix Goncourt 2013, 22 €

Article initialement paru dans PILC Mag n°19

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.