Feu pour feu, de Carole Zalberg

Le Marcheur de Giacometti nous accueille sur la couverture du livre. Un homme grand, maigre, et pourtant fort comme le bronze avance vers l’avenir. C’est en quelque sorte le même homme qui nous accueille à son tour à l’intérieur avec cette voix pleine de sagesse qu’il confie désormais à sa fille.

Des années le séparent de ce commencement au creux de la mort, mais c’est par là qu’il débute son récit, par là où tout a basculé, par ce charnier où il a dû se lover avec sa fille Adama, son bébé, cet endroit nauséabond d’où il a dû ensuite les extirper tous les deux pour aller de l’avant, toujours, quitter, fuir ce continent qui n’est pas nommé, et tout recommencer, à nouveau novice au coeur de l’hostilité.

Copyright : Melania Avanzato

Cette histoire est née d’un fait divers : quelques jeunes filles, un jour, allument un feu dans les boîtes aux lettres d’un immeuble où périront une vingtaine de personnes. Parmi elles, Carole Zalberg a placé Adama, anéantissant par là même les espoirs de ce père qu’elle réinvente. On savait déjà que l’auteur avait ce talent mêlé de respect pour approcher puis réinventer des histoires, en extirper tous les paradoxes.

C’est chose faite une fois encore avec cette tragédie ô combien moderne qui fait sans doute écho à tant d’autres histoires aussi méconnues qu’épouvantables.

Comment rassembler, condenser encore en quelques lignes toutes les choses qui habitent ce livre de soixante-douze pages, toutes ces importances qu’on pourrait croire à l’étroit si elles n’étaient pas retranscrites avec autant de force ?

D’abord, il faut y voir cet homme qui porte, et qui se fait mère après avoir traversé la mer, le feu et le désert. Il faut y voir ce père sensible dont le coeur ne bat que parce que celui de son bébé le fait battre. Il faut y voir cette capacité des hommes à l’abnégation, à l’effacement du passé et de soi pour mieux fouiller puis assurer l’avenir. Il faut y voir, à travers deux êtres, peut-être peut-on se le permettre, le destin de milliers d’autres gens voués à l’exil pour aller dans un endroit qu’il faut apprivoiser en « étranger », et donc en potentiel ennemi du bien-privé. Voici déjà pour une partie de la force contenue dans Feu pour feu.

Impuissant, le lecteur assiste à une tragédie, donc : celle d’un homme qui fait tout ce qu’il peut pour sa fille, pour la préserver de leur lourd passé, faire que celui-ci ne soit pas un handicap, pour la maintenir en vie et lui offrir toutes les chances du monde qui les entoure. En retour, il verra combien il est difficile de protéger un enfant contre lui-même, et peut-être combien le silence qu’il s’est imposé a pu jouer un rôle dans cette issue fatale. C’est là l’autre force de Feu pour feu : faire qu’il n’y ait rien à sauver parce que la vie ne le permet pas toujours, faire que la littérature ressemble à ce point à la vie qu’elle en devienne aussi cruelle et douloureuse.

Ce récit à la première personne est construit d’une ingénieuse façon : aucun dialogue n’est plus possible. Les dés sont jetés et la parole se libère alors qu’il est trop tard, transformant la colère en résignation, le passé en témoignage, et la frustration en sagesse. Tantôt, Adama vient ponctuer cette belle langue avec la sienne, qui ressemble à s’y méprendre – c’est délectable – au langage des jeunes d’aujourd’hui, mais qui dans ce contexte prend un caractère plus fascinant : il est comme une arme, un poing sauvage qui s’apprête à se brandir en pensant atteindre la liberté quand il ne s’agira en réalité que de détruire le fruit d’efforts inestimables, et soi-même.

Carole Zalberg sait jouer avec le feu littéraire.

Feu pour feu, Actes Sud, Collection Un endroit où aller, Janvier 2014, 80 pages, 11,50 €

Pour avoir un aperçu de l’ensemble de l’oeuvre de Carole Zalberg, vous pouvez vous rendre sur sa page dédiée, sur Paris-ci la Culture.

Vous pouvez également vous rendre sur le site de l’auteur.

Vous pouvez également passer à l’acte, en vous offrant quelques uns de ses livres sur le site de Lalibrairie.com

On vous conseille également de jeter un oeil sur Mort et vie de Lili Riviera, l’un de ses premiers romans, republié chez Actes Sud dans la collection Babel Poche.

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.