Mauvais genre, de Chloé Cruchaudet

Tout commence comme dans n’importe quelle histoire d’amour : Paul et Louise tombent amoureux. Nous sommes au début du siècle et l’heure du romantisme est au bal musette. Les deux tourtereaux se marient, et on sent bien qu’il y a de l’amour entre ces deux-là… sauf que la Grande Guerre éclate, et que Paul doit aller se coltiner les tranchées, le gaz, et la baillonnette. C’est mort de trouille, et obsédé par l’image d’un canasson moribond et de son meilleur copain amputée de la moitié du crâne qu’il revient. Presque entier : il se sectionne l’index droit pour ne plus avoir à fréquenter la guerre.

L’histoire aurait pu s’en tenir à ce compte. Cependant, l’époque est telle que la patrie fusille ses déserteurs, et Paul en est un. C’est alors qu’il doit trouver un subterfuge pour pouvoir mettre son nez dehors, obtenir un revenu, et vivre à peu près normalement… et c’est sa femme Louise qui va le lui trouver, ce qu’elle finira par regretter amèrement.

Nous sommes donc au coeur des années 20, après la guerre, lorsque les deux époux mènent une vie de décadence absolue : Paul est devenu travesti et y a pris goût. Dupant son monde, séduisant tout sur son passage, il devient le corps que tous les bois convoitent. Il s’agit ici de l’histoire vraie d’un homme qui se fera appeler Suzanne d’abord pour survivre à sa condition de déserteur, puis par plaisir absolu.

Le dessin de Chloé Cruchaudet est absolument bluffant. Elle mène ses personnages de l’amour au désespoir avec ce qu’il faut de délicatesse et de force, osant quelques tabous qui échappent à la vulgarité. Mauvais genre a reçu le Grand Prix de la critique, le Prix Landerneau de la BD, le prix de la revue Lire : cette histoire sombre et sensuelle semble devoir tout remporter sur son passage. C’est que son succès est à la mesure du talent qui habite l’ouvrage, à la mesure, surtout, du charisme de ces deux personnages qui vont lutter jusqu’au bout pour survivre avec et malgré l’autre.

Mauvais genre est l’adaptation plus que réussie de La garçonne et l’assassin de Fabrice Virgili & Danièle Voldman. Il faut lui reconnaître ce mystère conféré par le charme des Années folles, qui donne un plaisir de lecture totalement soumis, étonné, friand. Chloé Cruchaudet réussit le bel exploit de dessiner l’histoire d’un homme qui ne peut être sauvé, marié à une femme que l’on croyait perdue. Mais au rythme des années folles, rien n’est joué, jamais.

Mauvais Genre, Chloé Cruchaudet, Delcourt/Mirages, Septembre 2013, 160 pages.

Mauvais genre a obtenu le Fauve d’Angoulême et le prix du public Cultura 2014

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.