Parenthèse Culture : Schopenhauer par Luc Ferry

 


 

Le mardi 4 mars je me suis rendue à la conférence sur « La naissance de la pensée contemporaine et les philosophies du soupçon I : Schopenhauer » dans le cadre de l’événement Parenthèse Culture, à l’IFG de Paris, sur le campus Eiffel.

Sans être une élève médiocre durant mes études, la philosophie a toujours été pour moi un monde assez hermétique. On ne sait à quel auteur se coller, quel ouvrage commencer, et plusieurs choses font qu’on peut très vite s’apercevoir que ça nous lasse : il faut parfois posséder quelques bases, tout comme pour lire des ouvrages de psychanalyse, et encore pire, on a parfois du mal à lire des œuvres qui exposent des choses qui au mieux nous semblent absurdes, au pire complètement opaques.

A moins de connaître un peu le principe de pensée d’un philosophe, ses théories, et ce qui sert de base à ses réflexions, il peut être un peu difficile d’aborder une œuvre.

Parenthèse Culture est déjà en ce sens un excellent atout. Je ne connaissais pas Schopenhauer. Je connaissais bien sûr un peu Freud, Nietsche (les domaines de la philo et de la psychanalyse sont à mon avis très proches), Lacan surtout, et bien sûr Rousseau, Diderot…

Il était cette fois question de Schopenhauer, donc, et je suis repartie avec l’envie de le lire. Je vais bien sûr vous expliquer pourquoi en quelques mots.

L’accueil :

D’abord nous sommes très bien reçus, installés, dans ce beau campus aux sièges accueillants. On croise Luc Ferry, que l’on voit déjà absorbé par ce qu’il va devoir nous dévoiler/enseigner pendant une heure, d’ici quelques minutes. L’ambiance est bon enfant, la démarche généreuse, et on se surprend à une petite nostalgie pour les années d’études.

L’enseignant :

Luc Ferry est, je l’ai découvert, un très bon enseignant. Pédagogue, il part d’un point A en vous expliquant qu’il va arriver à un point D, vous faisant glisser par les points B et C en un tour de main : sans crier gare vous constatez que vous êtes embarqué dans une chose pour laquelle vous n’auriez jamais pensé vous passionner.

La méthode :

Dans ce court particulièrement, Luc Ferry part d’une idée reçue « Schopenhauer était un philosophe pessimiste » pour la démonter point par point grâce à une démonstration éclairée par les fondements clé de la pensée de Schopenhauer, avec en prime quelques bases philosophiques pour rappel. Ca fonctionne au poil.

La démarche :

La démarche de Luc Ferry est claire : il ne s’agit pas d’une vulgarisation de la philosophie, ni d’une popularisation. Il s’agit plutôt de « donner » des clés, de donner accès, de donner ses chances au quidam qui veut approfondir ses connaissances philosophiques, ou bien découvrir la philosophie par certains penseurs, à travers un sujet, ici La naissance de la pensée contemporaine et les philosophies du soupçon. Il ne prétend pas avoir fait de ses auditeurs des spécialistes de la question, ni même les avoir éveillés. Il s’est efforcé, simplement, de donner des points de repères fondamentalement nécessaires à la lecture de penseurs tels que Schopenhauer. En soi, c’est assez généreux.

Schopenhauer

On apprend donc que Schopenhauer n’était pas seulement pessimiste, ou pas complètement : l’espèce humaine avait de quoi le rendre pessimiste pour plusieurs raisons, mais il développa, durant 10 années de sa vie, une théorie sur « l’art du bonheur ».

Je ne vais pas refaire le parcours de cette excellente leçon de philosophie, mais j’en ai beaucoup appris sur la différence entre les deux faces du réel :

-          La représentation, l’illusoire, ou bien la surface des choses, qui a ses limites, est particulièrement définissable

-          Le réel, c’est-à-dire la force aveugle, cet immense inconscient à tiroirs qui représente la partie cachée de l’iceberg, ce domaine pratiquement insondable tellement il est riche et rusé.

Ces deux éléments sont les deux grandes bases de l’ouvrage le plus connu, le plus fameux de Schopenhauer « Du monde comme volonté et représentation ».

De cette façon de penser naîtront les premiers philosophes contemporains : il s’agira de déconstruire, de pratiquer la désillusion. Ce qui mènera à la généalogie, pratiquée par Nietzsche notamment. Le généalogiste est celui qui va mettre en rapport les deux et expliquer la représentation par le vouloir : soit le conscient par l’inconscient.

La représentation, c’est :

  1. La conscience : l’illusion, car on est déterminé par l’inconscient en fin de compte.
  2. L’individuation : tout est identifiable, tout est limité, c’est le monde des idées claires.
  3. La science qui s’exerce : son champ d’application. Tout a une cause explicable. Tout obéit au principe de raison suffisante.
  4. Tout est sensé, signification absolue des choses.

Le vouloir :

  1. C’est le monde des forces chaotiques
  2. Les forces sont aveugles, on est dans l’inconscient
  3. Il n’y a pas de liberté ni de libre-arbitre.

Selon Schopenhauer, le monde est absurde. Misanthrope, grand défenseur des animaux, il dit que le monde est en fin de compte inexplicable et insensé : soit parce que du côté du vouloir il n’y a jamais de fin à l’inconscient, donc jamais de vérité véritable, soit parce que la science, qui est censée expliquer le conscient, n’en finit jamais de chercher, et donc ne trouve jamais. D’un côté comme de l’autre, on retrouve l’absurdité.

Pour lui, si le monde avait été inexplicable, insensé, mais joyeux ou bien triste et ennuyeux mais sensé : il y aurait tout de même eu une raison de l’aimer. Mais il est à la fois inexplicable, insensé, et douloureux et ennuyeux. C’est un océan de souffrance dans lequel se plongeront aussi Cioran, Camus, etc…

Il faut donc développer quelque chose d’autre : l’art du bonheur.

On a eu droit dans ce cadre à un petit rappel des fondamentaux d’une notion que j’avais pour ma part complètement oubliée :

Selon les épicuriens, il y a trois idées :

  1. L’idée qu’il existe des besoins naturels et nécessaires (soif, faim)
  2. L’idée qu’il existe des besoins naturels et non nécessaires (le sexe)
  3. Le consumérisme, qui consiste à sans cesse convoiter ce que l’on n’a pas, et donc vivre pour le futur, ou dans le passé, mais jamais dans le présent. Il s’agit du divertissement, du loisir qui détourne du présent.

Le consumérisme modifie le rapport au temps. Celui qui arrive à se défaire du passé et du présent est le sage qui a réussi à se défaire d’une logique et d’un mode de vie douloureux.

Pour ce faire, Schopenhauer nous donne une méthode en trois points :

  1. Morale de la pitié : il faut pratiquer l’amour de soi (non pas l’amour propre), la pitié comme sentiment immédiat, surtout vis-à-vis des animaux.
  2. L’art : le pratiquer est une consolation absolue.
  3. Le bouddhisme : c’est ce qui nous guérit de la peur de la mort.

 

Le bouddhisme serait également plusieurs choses. Il contient le fait d’apprendre à mourir, ce qui est par ailleurs le but de la philosophie, ou l’un de ses objectifs. Il faut apprendre à se détacher du sentiment de la mort pour mieux l’accepter. C’est aussi le but de toute religion : chacun y parvient avec plus ou moins de succès… et des méthodes différentes.

C’est aussi se débarrasser de l’idée que seul l’individu survit. L’individu par excellence est une illusion, une absurdité de la représentation, par le fait même qu’il disparaît pour laisser derrière lui l’espèce. Se considérer alors comme un maillon de l’espèce, et accepter de mourir en se consolant par le fait de savoir que l’espèce nous survit est une grande victoire. La mort serait en fait alors ce qui nous guérit et nous débarrasse de cette illusion de l’individualité : mort, nous n’avons plus peur de mourir. Mort en tant qu’individu, nous survivons en tant qu’espèce. Encore faut-il réussir à se considérer comme un élément de ce « nous ».

La mort, donc, nous débarrasse de l’individualisme. Ce qui va mourir, c’est mon illusion, mon égoïsme. Ma communauté survit.

Après la conférence

Bien entendu, mon petit cerveau n’a pas cessé de tourner tout ceci dans tous les sens, après la conférence. Je me suis alors dit que bien sûr, ce cheminement s’inverse parfaitement : renoncer à soi en tant qu’individu, ne plus avoir peur de la mort, et donc se débarrasser de l’inquiétude du passé, de l’avenir, pour vivre un présent dénué de futilité, de superflu est le moyen le plus sûr de se débarrasser de « l’angoisse » : l’angoisse qui chez Camus est l’équivalent de « l’absurde ». Quoi de mieux pour apprécier le présent et toutes ses saveurs ?

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About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.