S’abandonner à vivre, de Sylvain Tesson

Le temps est son obsession, l’espace son territoire de prédilection. Avec ce recueil de nouvelles, Sylvain Tesson nous montre qu’il est aussi à l’aise dans la Taïga, au bord du lac Baïkal que sur l’étroite corniche d’un immeuble parisien. Il a des choses à dire, à raconter, et si nous savions qu’il était doué pour convoquer une image puissante en quelques mots (Aphorismes sous la lune), que son écriture pouvait se satisfaire d’une cabane au fond de la Sibérie et de quelques souvenirs de lecture, nous apprenons ici qu’il peut rapporter des histoires passionnantes en quelques pages seulement : la nouvelle, qui est l’exact territoire où se combattent le temps et l’espace, n’a plus de secret pour lui.

 Cette obsession du temps se retrouve de mille façons dans ces quelques nouvelles : d’abord parce que le temps y semble suspendu, comme cet amant qui finit par chuter d’une vingtaine de mètres et trouve le moyen de trouver ce temps très long, entre la glissade et le choc, redoutant son atterrissage.

 Mais Sylvain Tesson c’est avant tout cette capacité à convoquer des images de partout et d’autrefois, d’observer le monde avec un regarde singulier et à définir en quelques mots ce qu’on ne faisait qu’entrevoir, que sentir. C’est cette évocation des choses qui nous paraissent évidentes avec une langue si belle qu’on finit par en être frappé. On ne sait si dans ces nouvelles il y a du vrai, ou si tout est faux. Peu importe : ce qui compte, c’est le voyage et l’étonnement toujours renouvelé.

 Il y a, enfin, et c’est le plus important, cette merveilleuse idée de S’abandonner à vivre : car il s’agit avant tout de cela. Si le temps peut se suspendre, c’est pour que l’on puisse l’espace d’un instant s’encrer dans le présent, en flairer chaque seconde sans regret ni nostalgie ni envie d’autre chose. Profiter d’où l’on est, de ce que l’on vit, de l’être avec lequel on se trouve. S’abandonner à vivre, c’est ne plus se préoccuper du passé ni de l’avenir. Pour cela, Sylvain Tesson a trouvé la bonne longueur, l’espace adéquate : la nouvelle est parfaite. Il s’agit de petits bonheurs à piocher au gré des jours, avec un plaisir renouvelé.

 S’abandonner à vivre, Gallimard, Janvier 2014, 224 pages, 17,90 euros.

 

Articles relatifs :

About Stéphanie Joly

D'abord critique littéraire dès 2004 pour le Journal de la Culture, puis pour la Presse littéraire. Collabore ensuite au Magazine des Livres, et à Boojum, l'animal littéraire en ligne. Tient un blog depuis 2003. Son nouveau site s'intitule désormais Paris-ci la Culture. Il parle de littérature, toujours, de cinéma, de théâtre, de musique, mais aussi de publicité, de séries TV. En bref : de Culture. Avec Paris-ci la Culture, la Culture a son divan, mais surtout, elle est relayée LIBREMENT. PILC Mag vient compléter le tout presque chaque mois : un magazine gratuit en ligne hébergé sur Calameo.